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[Tribune] Tunis : le difficile apprentissage de Souad Abderrahim

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La maire de Tunis Souad Abderrahim dans son bureau de l'Hôtel de ville, le 30 avril 2019.

La maire de Tunis Souad Abderrahim dans son bureau de l'Hôtel de ville, le 30 avril 2019. © Augustin Le Gall/HAYTHAM-REA

Souad Abderrahim arrive à mi-mandat. Mais après l’enthousiasme des débuts, la première femme maire de Tunis ne convainc pas : elle n’a pas démontré sa capacité à mener à bien des projets concrets.

Depuis 2018, la présidente du conseil municipal de Tunis est une femme. Fait inédit dans l’histoire de la capitale et qui laissait entendre que sous une houlette féminine, la ville allait retrouver son charme ou du moins devenir un espace vivable pour tous.

Lente dégradation

Deux ans plus tard, la maire de Tunis, Souad Abderrahim est la première à déchanter. Elle avait pourtant cru possible de sortir la ville de sa lente et incontrôlable dégradation.

Candidate, Souad Abderrahim avait porté des projets un peu fous comme celui d’assainir les berges de la lagune de Séjoumi à l’entrée sud de la ville pour les transformer en lieu de plaisance et d’autres, plus pragmatiques, comme la meilleure gestion des ordures.

Elle-même, sous l’effet d’un certain enthousiasme ou d’un besoin de communication, avait prêté main-forte, en plein été, au nettoyage nocturne des artères principales. Un geste que l’ancienne députée et pharmacienne de formation voulait valorisant et citoyen, mais son initiative n’avait pas été suivie d’effets.

« Les photos ont été contre-productives et réductrices quant au rôle d’une dirigeante. Beaucoup ont fait l’amalgame avec les ménagères », analyse un expert en communication.

Ses tentatives pour réduire le nombre de voitures ont fait chou blanc

À l’époque, la maire de Tunis bouillonnait de projets et était sensible aux problématiques d’une capitale qui suffoquait, notamment, sous l’effet du flux de plus en plus intense de la circulation. Ses tentatives pour réduire le nombre de voitures et de rendre piétonnes certaines zones ont fait chou blanc.

« Fermer à la circulation l’avenue Bourguiba le dimanche n’avait pas de sens, d’autant qu’aucun service de transport public n’avait été prévu », remarque un employé du café du Théâtre, situé sur l’une des principales artères de la ville. Difficile pour la présidente du conseil municipal – qui n’a jamais caché son ambition – de se dégager des marges de manœuvre.

En deux ans, rien n’a été concrétisé

À 55 ans, elle voit arriver un bilan de mi-mandat sans fortes réalisations à son actif. Elle n’est en effet arrivée à bout ni du problème des marchands à la sauvette, ni de la question des déchets, ni des difficultés de gestion des eaux usées récurrentes dès les premiers gros orages, et elle n’a pas non plus pu rétablir une desserte interurbaine cohérente.

Sur le papier, Souad Abderrahim compense par des idées à foison, telle la réhabilitation du parc El-Mourouj pour 3 millions de dinars (927 377 euros) ou le montage de projets en partenariat public-privé. Mais en deux ans, rien n’a été concrétisé.

La maire a également obtenu du Conseil la réhabilitation des anciens abattoirs de la capitale en centre d’art contemporain et la construction du siège de l’Union des radiodiffusions des États arabes. « Des projets bloqués depuis des années », confie Souad Abderrahim, sans parvenir à pleinement convaincre les Tunisois.

« Nous avons une Cité de la culture dans le centre-ville qui n’est pas totalement opérationnelle. Quel intérêt de créer un nouveau musée alors que le pays est en pleine crise économique ? », s’interroge un professeur d’histoire, qui rappelle que l’emplacement des abattoirs est l’un des plus convoités de Tunis.

« À quoi servent nos impôts locaux ? »

« Tous les parkings ont augmenté, les transports en commun sont saturés, les trottoirs et les chaussées sont mal en point. À quoi servent nos impôts locaux ? » se demande une commerçante du quartier du Passage, qui égrène un lourd chapelet de revendications, à commencer par l’application de la loi pour juguler le phénomène des marchands ambulants.

Composer avec les autres partis politiques

Avide de gains à court terme après son élection, Souad Abderrahim s’aperçoit qu’en réalité un conseil municipal n’est rien s’il ne travaille pas avec d’autres institutions. Il lui faut composer avec le rythme des administrations et s’inscrire dans un temps long. Ce n’était pas particulièrement gênant jusqu’en 2018, lorsque le maire de Tunis, sans rôle politique particulier – contrairement au gouverneur – était désigné parmi les notables de la ville, et pour de longues années, par le président de la République lui-même. La réforme du mode de scrutin a instauré un maire élu au suffrage universel direct, privé du rang et des avantages d’un secrétaire d’État.

Pour pérenniser sa politique de la ville, le maire de la capitale doit désormais composer avec les autres partis politiques siégeant au conseil de la ville. Souad Abderrahim s’est essayé au consensus, méthode systématiquement déployée par Ennahdha, la formation dont elle est issue, et qui échoue à obtenir des résultats concrets lorsqu’il s’agit de gestion municipale, c’est-à-dire au plus près des préoccupations et du quotidien de tout un chacun.

En campagne, Souad Abderrahim avait capitalisé sur son parcours de femme active, de militante d’Ennahdha non voilée et d’ancienne députée irréprochable et assidue. Ces qualités peuvent contribuer à arracher une élection, cependant elles ne suffisent pas à être le premier édile de la capitale. « Pour convaincre en 2023, elle devra montrer de la poigne et avancer sur les réalisations, met en garde un conseiller de l’arrondissement d’El-Menzah, à Tunis. Les citoyens ont besoin d’améliorations concrètes de leur quotidien. Autrement, les électeurs choisiront quelqu’un d’autre. »

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