Défense

Algérie : le chef d’état-major Saïd Chengriha imprime sa marque

Réservé aux abonnés | | Par - à Alger
Mis à jour le 07 juillet 2020 à 16h17
L'Algérien Saïd Chengriha est le nouveau chef d'état-major de l'Armée nationale populaire (ANP).

L'Algérien Saïd Chengriha est le nouveau chef d'état-major de l'Armée nationale populaire (ANP). © Zinedine ZEBAR

En invitant le général Hocine Benhadid à la cérémonie organisée le 5 juillet par le commandement de l’armée, Saïd Chengriha fait sienne la « réconciliation » chère au président Abdelmadjid Tebboune. Zoom sur le discret chef d’état-major algérien.

« Il y a trois types d’officiers, trois types de carrières dans l’armée. Se retrouver dans l’un des créneaux ne fera pas de vous un saint ou un truand. Devenir officier de carrière dans son arme d’origine, se tourner vers l’extérieur en étant attaché militaire ou dans les achats de matériels et les marchés publics ou, enfin, flirter avec la décision politique, c’est comme être dans un train pour les premiers, dans un péage pour les seconds et faire du hors-piste pour les troisièmes. Saïd Chengriha n’est pas dans un train, il est la locomotive. »

C’est en ces termes qu’un général à la retraite décrit la trajectoire du chef d’état-major par intérim. Avant d’ajouter, pour que l’on ne se méprenne pas : « S’il est arrivé à jouer un rôle politique, c’est grâce à son parcours qui lui a donné du souffle et beaucoup de souplesse, ce qui lui a permis de tenir malgré les chausse-trappes et l’adversité. »

Notre interlocuteur ne se considère pas comme l’ami de Chengriha. D’ailleurs, il ne lui connaît que peu d’amis, à part le général Abdelaziz Medjahed, un compagnon de route. Les deux hommes ont suivi les mêmes voies, fréquenté les mêmes unités de combat et partagé les moments les plus difficiles de leurs carrières pendant les années 1990. Il faut beaucoup creuser pour trouver trace des chemins empruntés par Saïd Chengriha. Les rares fois où son nom est cité, c’est lors de règlements de conflits.

Noblesse militaire

Saïd Chengriha est né le 1er août 1945 dans la paradisiaque El Kantara, dans l’actuelle wilaya de Biskra. La petite ville est à l’époque un haut lieu du tourisme saharien : c’est généralement la première étape de la longue boucle qu’entreprennent les aventuriers ainsi que le camp de base des touristes voulant goûter aux charmes du désert. Le lieu, une sorte de tunnel entre Sahara et Atlas, est majestueux, un ruban sinueux parsemé d’oasis luxuriantes débouchant directement sur les dunes. El Kantara (« l’arabe ») est alors une ville réputée pour l’érudition et l’ascétisme qui y règnent : de nombreux marabouts et mourides la choisissent comme havre de contemplation et d’enseignement.

Celui qui se retrouvera plus de soixante-dix ans plus tard à la tête de l’Armée nationale populaire est issu de l’une des vieilles familles de la région. Si lui-même est alors trop jeune pour rejoindre l’Armée de libération nationale qui a recruté en masse dans l’Est du pays, un autre Chengriha est néanmoins devenu une figure importante de la révolution, Abdelkader Chengriha, l’un des fondateurs du Croissant rouge algérien, membre du ministère de l’Armement et des Liaisons générales (MALG), service de renseignement extérieur du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA).

Abdelkader Chengriha, qui avait émigré au Maroc, participe à la création du centre de transmission de l’ALN. C’est lui qui est chargé par Abdelhafid Boussouf, le patron du MALG, d’acquérir des équipements de radio de l’OTAN pour « écouter » l’armée française. Abdelkader Chengriha lèguera à son neveu Saïd, des années plus tard, le surnom qu’il reçoit alors lui-même : Tcheng, aussi prononcé Tcheunq.

8e brigade blindée

Le baccalauréat en poche, Saïd Chengriha s’engage à une période décisive de l’histoire de l’Algérie indépendante, lorsque l’Armée de libération nationale (ALN) devient l’Armée nationale populaire (ANP) en 1963. Tout est à faire et la nouvelle armée est partagée entre le gros des effectifs, composé d’anciens maquisards, et un noyau de technocrates formés dans de prestigieuses académies militaires, en Égypte, en Irak, en Syrie, en Chine, en Bulgarie et en URSS.

Studieux, il choisit les blindés comme spécialité

Chengriha, lui, est formé à l’école de Saint-Cyr Coëtquidan, en France. Il fait partie de la première promotion de l’Indépendance. Élève officier studieux, il choisit les blindés comme spécialité. Tcheng est déjà lieutenant lorsqu’il est envoyé en Égypte pendant la guerre d’attrition. À son retour, le voilà nommé chef de régiment de chars au sein de la prestigieuse 8brigade blindée, qui connaîtra le feu et le succès en octobre 1973 lors de la guerre du Kippour. Le corps expéditionnaire algérien est alors commandé par des officiers supérieurs aux rôles politique et militaire déterminant dans l’Algérie des années 1990 et 2000. Parmi eux, Khaled Nezzar et Abdelmalek Guenaizia, qui occuperont plus tard les plus hautes fonctions au sein du ministère de la Défense nationale.

Saïd Chengriha, lui, parfait sa formation. Il est envoyé en Union soviétique pour son stage de capitaine et fréquente alors l’Académie militaire de Vorochilov. Rentré en Algérie, il retrouve la 8e brigade blindée, qui deviendra bientôt une division là aussi commandée par de futurs poids lourds de l’État, comme Abdelmalek Guenaizia déjà cité, mais aussi le futur président Liamine Zéroual, ainsi que Mejdoub Lakehal Ayat, qui dirigera le renseignement pendant les années 1980, ou le trublion Hocine Benhadid. Avec ce dernier, Saïd Chengriha entretiendra toujours de très bons rapports, même dans l’adversité.

Guerre contre-insurrectionnelle

Le natif des Aurès continuera à travailler aux côtés d’Abdelaziz Medjahed, son supérieur direct à Teleghma (wilaya de Mila) au siège de la 8division blindée jusqu’au début de l’insurrection née de l’interruption du processus électoral en janvier 1992. À partir de cette date, des régions entières basculent dans l’insécurité, les forces de l’ordre deviennent la cible de groupes terroristes, des casernes sont attaquées et des maquis se constituent dans les régions boisées difficiles d’accès, qui deviennent des zones de non-droit.

À cette époque, l’ANP, construite sur la base du modèle des armées du Pacte de Varsovie, n’est pas configurée pour mener une guerre contre-insurrectionnelle, totalement impensable à l’époque. Aussi l’une des premières décisions prises est-elle de découper le pays en secteurs opérationnels et d’y affecter les officiers les plus aguerris pour organiser la lutte anti-terroriste sur le terrain. À la demande du général Nezzar est créé, sous la direction du général Mohamed Lamari, le Centre de conduite et de coordination des actions de lutte anti-subversive (CCLAS), réunissant les unités spéciales de l’armée chargées de mener la lutte anti-terroriste.

Le binôme Medjahed-Chengriha est envoyé dans le secteur opérationnel de Bouira (SOB), à une centaine de kilomètres au sud-est d’Alger. Ils ne prennent pas leurs quartiers dans le chef-lieu de la wilaya et choisissent d’installer leur poste de commandement opérationnel dans le lieu-dit du Radar, au piémont du maquis de Lakhdaria, l’une des régions les plus dangereuses alors. C’est aussi là que se trouve une installation de télécommunication par satellite stratégique pour le pays. Chengriha y restera de fin 1992 à décembre 1994, comme adjoint chef du SOB, puis comme chef du SOB par intérim après la nomination d’Abdelaziz Medjahed comme commandant de l’académie militaire interarmes de Cherchell.

De son passage à Lakhdaria, peu de choses ont été racontées. Tout juste le nom de Saïd Chengriha est-il mentionné dans La Sale Guerre, le livre de l’officier félon Habib Souaïdia, qui a lui aussi servi dans la région de Bouira. Son récit évoque la brutalité de la gestion des opérations anti-terroristes. Son témoignage est contredit en 2001 par le général Khaled Nezzar, dans un entretien accordé au journal français Le Figaro.

Frontière algéro-marocaine

Nezzar ne tarit par d’éloges sur les qualités humaines de Saïd Chengriha : « Chengrina et Chibani, qui se sont succédé à la tête de la division, sont passés par Saint-Cyr, Saumur et l’École de guerre [en France]. Ce sont des hommes remarquables. Quand je lis leurs portraits sous la plume de Souaïdia, je me dis : si cela est vrai, si tous ces officiers sont ce qu’il en dit, c’est moi le responsable. Si j’ai formé des monstres pareils, alors c’est que je suis un monstre moi aussi ! Qu’il me désigne donc ! Or, curieusement il m’épargne. »

Après deux ans de luttes et une réorganisation du dispositif anti-insurrectionnel, Saïd Chengriha regagne le commandement de la 8division blindée à Ras el-Mâ, dans la wilaya de Sidi Belabbès. Il est chargé de réfléchir à la modernisation de l’armée de terre face à l’apparition de nouvelles menaces et à la disparition d’alliés traditionnels. L’un des défis relevés par ce groupe de travail est de solidifier le front ouest, à la frontière avec le Maroc et le Sahara occidental, tout en réduisant les effectifs.

L’homme est dépeint comme un faucon anti-marocain

Après un passage à la direction de l’École des blindés de Batna, l’homme est propulsé en 2004 à la tête de la très sensible troisième région militaire (3RM), à Béchar, qui représente en théorie la frontière la plus longue à défendre, dans un espace totalement ouvert, contre une éventuelle attaque marocaine. De l’autre côté, justement, l’homme est dépeint comme un faucon anti-marocain, surtout après la fuite de passages d’un discours qu’il a donné lors de manœuvres en mars 2016. Saïd Chengriha avait évoqué les positions anticolonialistes de l’Algérie et salué la lutte du peuple sahraoui pour son indépendance, discours parfaitement admis par la majorité des Algériens.

Chengriha passera quatorze ans à la tête de la 3RM jusqu’à sa nomination à l’état-major en 2018. De son bilan, l’on retient une redéfinition du rôle du commandement militaire, qui mène un combat sans merci contre les terroristes et contre tous leurs réseaux logistiques : contrebandiers, trafiquants de drogue, etc. Durant cette période, l’homme s’autorise même quelques incursions dans la gestion des affaires civiles. Le 27 février 2015, il intervient personnellement pour calmer les travailleurs d’Air Algérie qui avaient paralysé l’aéroport de Béchar par une grève surprise, alors que la ville attendait l’arrivée d’une délégation saoudienne. Bis repetita en novembre 2017, au lendemain des législatives : la population de Tindouf se soulève contre des résultats jugés truqués. Des émeutes éclatent, l’intervention de Chengriha permet le retour au calme.

Désapprobation mezzo voce

Le 27 août 2018, Tcheng est nommé commandant des forces terrestres, en remplacement de Ahcène Tafer. Le Graal : ce poste, le plus haut dans l’armée de terre, lui ouvre en grand les portes de l’antichambre du commandement militaire. Six mois plus tard, l’Algérie connaît une révolution populaire pacifique qui met le haut commandement devant une situation inédite et pousse le patron de l’armée de l’époque, Ahmed Gaïd Salah, dit AGS, à prendre la décision historique de détrôner Abdelaziz Bouteflika.

Tout au long de l’année 2019, Gaïd Salah se démène pour préserver l’institution militaire des appels au changement politique lancés par des millions d’Algériens. De la chute de l’ancien raïs le 2 avril, jusqu’à la présidentielle du 12 décembre, AGS joue de facto le rôle de chef de l’État, dans une Algérie au bord de l’explosion. En seconde ligne, Saïd Chengriha se voit confier une partie des pouvoirs du grand chef, trop occupé à ramener le calme dans la rue.

Fidèle au chef imposant qui ne laissait aucune place à la contradiction, Saïd Chengriha fait pourtant entendre, mezzo voce, sa désapprobation lorsque les généraux Hocine Benhadid et Ali Ghediri sont emprisonnés pour avoir osé remettre en question les choix d’Ahmed Gaïd Salah.

À la disparition de ce dernier, quelques jours après l’élection d’Abdelmadjid Tebboune, Saïd Chengriha, devenu chef d’état-major par intérim, lance les démarches nécessaires pour faire libérer Hocine Benhadid. Moins d’un mois après sa sortie de prison, ce dernier est admis dans un hôpital parisien. Geste élégant, Saïd Chengriha envoie lui-même ses hommes s’occuper des démarches administratives pour que soient pris en charge les soins médicaux de Hocine Benhadid à l’étranger.

À la présidence, Saïd Chengriha retrouve un vieil ami : Abdelaziz Medjahed, qui compte parmi les conseillers influents du nouveau président. Le duo s’attelle à opérer des changements au sein de l’institution militaire. Réputé pour son aversion pour la politique, Saïd Chengriha pourrait être l’homme par qui viendra la modernisation et le rajeunissement de l’ANP. À condition qu’il arrive à mettre en application le code du personnel militaire, qui limite drastiquement l’âge des officiers supérieurs. Abdelmadjid Tebboune semble décidé à lui laisser du temps : ce 3 juillet, Tcheng a été confirmé au poste de chef d’état-major de l’armée, après plus de six mois d’intérim.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte