Diplomatie

Comment Ahmed Rahhou veut booster les relations entre le Maroc et l’UE

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 03 août 2020 à 15h31
Ahmed Rahhou, aujourd'hui ambassadeur marocain à l'UE, le 19 avril 2014, à Paris.

Ahmed Rahhou, aujourd'hui ambassadeur marocain à l'UE, le 19 avril 2014, à Paris. © Vincent Fournier/JA

Connu pour avoir révolutionné CIH Bank, le discret Ahmed Rahhou est depuis un an à la tête de la prestigieuse ambassade du Maroc auprès de l’UE. Une nouvelle touche pour ce poste stratégique au moment où le partenariat avec l’Europe est appelé à évoluer.

« L’Europe ouvre ses frontières à 14 pays, dont le Maroc. » Derrière cette décision, relayée par tous les médias marocains, il y a un homme : Ahmed Rahhou, ambassadeur du Maroc auprès de l’Union européenne, qui a joué des coudes pour placer le royaume parmi ces happy few.

Connu au Maroc pour avoir, notamment, transformé le Crédit immobilier et hôtelier (CIH Bank) d’une banque à la réputation peu glorieuse en un établissement de référence, le haut commis de l’État, 62 ans, préside depuis 2019 aux destinées de cette ambassade prestigieuse et hautement stratégique pour le royaume. De Royal Air Maroc à la banque en passant par Lesieur Cristal, l’ingénieur a toujours gravité loin de la diplomatie. 

« Ce qui distingue Rahhou, c’est d’abord une intelligence aiguë et une capacité d’analyse exceptionnelle. Mais c’est aussi quelqu’un qui s’intéresse à énormément de choses [économie, histoire, littérature…] et qui lit beaucoup. D’autre part, il est parfaitement bilingue arabe-français », témoigne l’écrivain et économiste Fouad Laroui, qui le connaît depuis plus de quarante ans.

Une anecdote pour illustrer son propos : « En classes préparatoires, au lycée Lyautey, il y avait deux classes de français : une pour ceux qui avaient « fait la Mission », et une autre pour les élèves qui avaient eu le bac « marocain ». Au bout de deux semaines, nous avons vu Rahhou débarquer dans notre classe. Les profs s’étaient rendu compte qu’il avait le niveau de la Mission sans avoir fait la Mission… C’était remarquable, ça ne s’était jamais produit avant. » Un profil atypique et discret, dont la compétence est unanimement reconnue, qui fait ainsi ses premiers pas dans la diplomatie au moment où les cartes économiques devraient être rebattues avec l’Europe. 

Nouveau départ

À peine nommé par Mohammed VI, en février 2019, ce polytechnicien passé par Télécom ParisTech était déjà au cœur de nouveaux enjeux entre le Maroc et l’UE. « Le 27 juin, lors du Conseil d’association entre l’Union européenne et le Maroc, plusieurs axes ont été fixés, dans une déclaration commune, pour booster nos relations », explique à Jeune Afrique une source à Bruxelles. Prémices d’un nouveau départ, le Conseil d’association – événement initialement annuel – faisait son come-back après quatre années d’absence.

« La tenue de ce Conseil d’association était très attendue et nous a permis de marquer le renouveau des relations institutionnelles entre l’Union européenne et le Maroc, ouvrant ainsi la voie à la relance de notre relation privilégiée et de notre « partenariat euro-marocain de prospérité partagée » », déclarait ainsi Federica Mogherini, alors haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, en présence du ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita.

Partage de connaissances, migration, climat… La relance ne se joue pas que sur le terrain économique.

« Les premiers pas de Rahhou consistent d’abord à donner de la consistance aux nouvelles priorités fixées par ce partenariat », témoigne une source proche de l’ambassadeur. Lesquelles priorités s’articulent autour d’une relance « sur des bases larges qui ne concernent pas que l’aspect économique mais aussi les valeurs : économie inclusive, partage de connaissances, migration, lutte contre le changement climatique, le tout avec une concertation politique sur les problématiques conjointes et mondiales », énumère notre source. 

Sortir de la liste grise

Mais l’ancien banquier a eu aussi à gérer des dossiers autrement plus chauds. Exemple : plaider pour la sortie du Maroc de la liste grise des paradis fiscaux, une tache noire dont le Maroc a essayé de se débarrasser en entreprenant plusieurs réformes sur le régime des zones de libre-échange et des entreprises exportatrices.

Un sujet que Ahmed Rahhou connaît bien pour avoir réalisé un rapport sur le système fiscal marocain, du temps où il présidait la commission chargée des Affaires économiques et des projets stratégiques du Conseil économique social, en 2012.

Le verdict de l’UE est tombé le 30 avril : « Le Maroc satisfait les critères permettant de sortir de la liste », se félicite une source proche Rahhou. Mais la bataille des responsables marocains, avec à leur tête l’ambassadeur auprès de l’UE, continue devant l’OCDE.

« Les réunions qui se tiennent à l’OCDE sur la fiscalité n’ont pas pu avoir lieu, le Covid-19 ayant tout décalé. L’Europe nous dit qu’avant de sortir définitivement de la liste, il faut que ce point soit traité à l’OCDE. Mais nous considérons que nos engagements vis-à-vis de l’Union européenne sont déjà satisfaits », rassure notre source autorisée à l’ambassade.

Le Covid, un mal pour un bien ?

Ce qui est sûr,  c’est que le partenariat UE-Maroc est désormais appelé à changer de cap. Car, loin d’être une entrave, la crise du Covid-19 est surtout perçue par le royaume comme une opportunité. « La politique menée par Sa Majesté a démontré que le Maroc, qui a bien géré la pandémie, a un rôle important. Et l’Europe considère d’ailleurs que le Maroc a bien géré la crise, ce qui accentue la nécessité d’une coopération plus importante », se réjouit cette source à l’ambassade du Maroc auprès de l’UE. 

« L’Europe cherche à raccourcir ses chaînes de production, ce qui constitue une opportunité pour le royaume, le périmètre marocain étant très largement intégré à l’Europe, notamment avec l’industrie aéronautique et automobile. Et le fait que l’indice « Doing Business » place le Maroc au 53e rang, entre deux pays européens – Chypre et la Hongrie – donnera des opportunités aux entreprises qui voudraient rapprocher leur chaîne de production de l’Europe et trouver une terre d’accueil favorable à l’investissement », poursuit la même source. 

Ahmed Rahhou sera en première ligne pour vendre la « marque Maroc »

Autres atouts brandis par le royaume : la production verte. « Le Maroc a fait le choix des énergies renouvelables avec une réglementation environnementale très poussée et qui continuera d’investir sur tout ce qui touche à l’environnement. En gros, les investisseurs seront dans un environnement compétitif, où ils pourront réduire leurs chaînes de production, dans un pays qui mise sur les énergies renouvelables… On coche toutes les cases. Nous allons en discuter avec les responsables des institutions européennes, mais, comme la décision appartient aux investisseurs, c’est auprès d’eux que nous la mettons en évidence », nous dit notre interlocuteur. 

Voilà désormais les priorités de Ahmed Rahhou, qui sera ainsi en première ligne pour vendre la « marque Maroc ». Avec sa propre touche. Car c’est bien là sa particularité, comme nous le démontre Laroui avec cette dernière anecdote : « Mon frère Youssef, qui dirigeait une entreprise de carton et papier [GPC], est allé voir Rahhou un jour, quand celui-ci était le patron de Lesieur Maroc, pour un problème d’emballage. Au lieu de l’envoyer voir les techniciens, Rahhou a tenu à examiner lui-même, avec mon frère, l’emballage en question, l’a retourné dans tous les sens, a analysé le problème et l’a résolu. Ce n’est pas ce que fait d’ordinaire le PDG d’une entreprise. Parce que Rahhou, c’est aussi ça : la modestie, l’esprit pratique et la capacité de mettre la main à la pâte. »

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte