Finance

[Tribune] Côte d’Ivoire : la consolidation du secteur bancaire est désormais urgente

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Par  Lagassane Ouattara

Lagassane Ouattara est un professionnel de la Banque de développement. Diplômé de Sciences Po-Paris et de IE Business School (Espagne), il est également membre du think tank L’Afrique des Idées.

Au siège de la Société générale de Banque en Côte d'Ivoire (SGBCI), le 10 décembre 2018, à Abidjan.

Au siège de la Société générale de Banque en Côte d'Ivoire (SGBCI), le 10 décembre 2018, à Abidjan. © Olivier pour JA

La crise du Covid-19 a mis en lumière l’impérieuse nécessité de renforcer nos établissements, de les rendre plus résilients et innovants, d’accroître la bancarisation et de faire émerger des champions nationaux, selon Lagassane Ouattara*, membre du think tank L’Afrique des Idées.

En 2019, la BCEAO a agréé deux nouvelles banques (Mansa Bank et Orange Bank) en Côte d’Ivoire, qui compte désormais 29 établissements bancaires. Preuve pour certains de la vigueur de l’économie ivoirienne, appelée à retrouver une croissance de 8,7% en 2021, cette ouverture tous azimuts de banques dans un marché déjà trop fragmenté interroge pourtant.

Si en huit ans sept nouvelles banques ont été lancées, le taux de bancarisation n’a progressé que de 5%

En 2018, à l’instar du Sénégal qui affichait 1 agence pour 31 800 habitants (25 banques), la Côte d’Ivoire, leader en zone Uemoa, ne comptait qu’une agence bancaire pour 36 000 habitants, contre 1 pour 5400 habitants au Maroc (24 banques) et 1 pour 6100 en Tunisie (30 banques). L’encours de crédit atteignait 36,4% du PIB ivoirien à la même période, contre 35,9% au Sénégal, 77% au Maroc et 76% en Tunisie.

Nouveaux acteurs, risques nombreux

Si, de 2010 à 2018, sept nouvelles banques ont été lancées en Côte d’Ivoire, le taux de bancarisation n’y a progressé que de 16,5% à seulement 21,6%, signe d’une concurrence accrue plutôt que d’une expansion significative du marché en direction des populations non bancarisées.

L’intensification de la concurrence et la quasi-stagnation du taux de pénétration vont fragiliser les banques les plus modestes

Ainsi, le leader SGBCI, filiale du français Société générale, avait cédé 3 points de part de marché, passant de 19% en 2010 à 16% en 2018, confronté à l’arrivée des nouveaux entrants venus grignoter le gâteau existant.

Si le marché continue d’enregistrer de nouveaux acteurs dans un contexte de quasi-stagnation du taux de pénétration, certaines banques de taille modeste pourraient à terme être incapables de respecter les dispositions réglementaires avec des risques de retrait de licence.

En 2018, Cofipa Investment Bank a perdu sa licence, et la Banque de financement de l’agriculture a été liquidée en 2014. Tandis que la Banque de l’habitat de Côte d’Ivoire et Banque populaire (l’ex-CNCE) auraient fait faillite sans une intervention de l’État.

Ainsi, il est urgent d’encourager la consolidation du secteur pour faire éclore des banques plus résilientes et innovantes pour accroître la bancarisation.

Éviter la crise par des mesures préventives

Les dix plus petites banques du pays ne représentent au total que 5% du marché, soit moins d’un tiers des parts détenues par le leader. Le taux moyen de créances douteuses du secteur bancaire ivoirien (9,1%) semble correct mais cache les difficultés que vivent certaines petites banques qui ont du mal à accroître leur portefeuille et disposent structurellement d’une taille de bilan et d’un capital très faible les rendant vulnérables.

Les petites banques doivent être incitées à réfléchir à une fusion permettant de renforcer leurs fonds propres

Des mesures préventives permettraient d’éviter en Côte d’Ivoire la crise qu’a connu le Ghana en 2018 avec la fermeture de cinq banques en détresse le transfert de leurs actifs vers une banque étatique.

Plusieurs options peuvent être explorées par les parties prenantes. Parmi elles : l’augmentation du capital minimum réglementaire, qui est actuellement de 10 milliards de F CFA (soit environ 15 millions d’euros et 17 millions de dollars). Cela peut contraindre les petites banques à réfléchir à une fusion permettant de renforcer leurs fonds propres. Tel a été le choix de la Mauritanie qui a récemment relevé de deux tiers (67 %) ce niveau minimum, passé d’environ 16 millions de dollars soit le niveau actuel en zone Uemoa à près de 27 millions.

Une autre option envisageable serait le regroupement des quatre banques à capitaux étatiques la Banque nationale d’investissement, la Banque de l’habitat, Versus Bank et la Banque populaire qui enregistrent des performances mitigées et ont parfois nécessité des injections de fonds par l’État pour éviter la faillite. Il serait judicieux de les regrouper pour créer des synergies et mettre, enfin, en place une solide banque étatique.

Alignement stratégique

Par ailleurs, les banques de petite taille, disposant d’une faible base de capital, pourraient voir leurs fonds propres s’éroder davantage en raison de la crise du Covid-19. Elles devraient alors considérer des fusions ou des rachats par les leaders du marché, à condition qu’il y ait un alignement stratégique et des synergies évidentes.

Les fonds de capital-investissement ont leur place dans le secteur bancaire africain

Enfin, les fonds de capital-investissement représentent une option envisageable, avec la prise de contrôle de petites banques en vue de susciter plus tard une fusion entre elles pour créer une banque de taille significative avec une vision stratégique clair et un ambitieux plan de création de valeur. L’exemple d’ECP, dont l’entrée au capital d’Oragroup a permis de la redynamiser, montre que ces fonds ont leur place dans le secteur bancaire en Afrique.

La crise du Covid-19 a entraîné des rééchelonnements de dettes et une difficulté à accroître les dépôts. Elle viendra aggraver la situation de certaines banques déjà fragiles, rendant encore plus nécessaire la consolidation du secteur.

Certes, l’exercice d’intégration post fusion-acquisitions est délicat. Un rapport de Harvard Business Review, en 2011, affirmait que le taux d’échec de ces opérations oscille entre 70 % et 90%. Pour autant, considérant le tableau du marché bancaire ivoirien ainsi que l’urgence d’anticiper les effets de la crise du Covid-19, l’inaction paraît plus dangereuse que la consolidation.

*Les opinions exprimées dans ce article sont exclusivement celles de l’auteur et ne reflètent pas la position officielle de l’institution à laquelle il est affilié.

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