Politique

Tunisie : Thouraya Jeribi Khemiri, une femme à la tête de la Justice

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À l'assemblée representative du peuple, le 26 juin 2020.

À l'assemblée representative du peuple, le 26 juin 2020. © Ons Abid/JA

Nommée ministre de la Justice en février, l’ancienne présidente du tribunal de première instance de Tunis est la première Tunisienne à diriger un portefeuille régalien.

L’ancienne présidente du tribunal de première instance de Tunis n’a eu que quelques pas à faire pour occuper le bureau du ministre de la Justice. Mais, depuis sa nomination, à la fin de février 2020, elle n’a guère eu le temps d’apprécier les nouveaux locaux du ministère proches du boulevard Bab Benat.

Familière depuis plus de trois décennies de ce quartier où sont installées les principales instances judiciaires de la capitale, Thouraya Jeribi, 59 ans, est la première Tunisienne à occuper un portefeuille régalien en Tunisie et la seconde dans le monde arabe après Raya el-Hassan, désignée en 2019 ministre de l’Intérieur du Liban.

Ce n’est pas pour autant que Thouraya Jeribi déroge à ses habitudes ; arrivée tôt le matin, elle ne boucle jamais ses journées avant 20 heures, et sait pouvoir compter sur son époux, ingénieur de formation actif dans l’agriculture, pour veiller sur leurs enfants, tous deux étudiants en médecine. « En famille, le travail est une valeur fondamentale », raconte une cousine, qui omet de dire qu’il s’agit aussi d’un héritage.

La justice, de frère en sœur

Le patriarche, Ali Jeribi, qui a été un militant actif au sein du mouvement de la lutte nationale, a souhaité que tous ses enfants accèdent à des études poussées. Cet originaire du Sud, installé à Ezzahra, banlieue sud de Tunis, a enseigné l’endurance et le sens du collectif à ces enfants ; une habitude familiale quand on a pour cousine Maya Jeribi, l’opposante à l’ancien régime, décédée le 19 mai 2018, et pour aîné Ghazi, champion de basket mais aussi magistrat et ministre de la Justice. Admirative de ce frère, Thouraya a suivi ses traces mais a orienté sa carrière selon ses propres choix.

Avec une licence en droit et un certificat d’aptitude à la profession d’avocat en robe, elle choisit, après un troisième cycle où elle aura pour mentor l’éminent magistrat Hédi Saïed, de porter la robe de magistrat. Elle siègera au tribunal de première instance de Monastir, Tunis et Sousse, avant d’être juge à la Cour de cassation puis directrice de la Formation continue à l’Institut supérieur de la magistrature. En 2015, elle deviendra présidente du tribunal de première instance de Tunis.

 Elle axe, pour le volet pénitentiaire, ses actions sur une réhabilitation des détenus et une activation des mécanismes de réinsertion

Elle mène de front, depuis 2008, une carrière d’enseignante à l’Institut supérieur de la magistrature et à l’Académie militaire de Fondouk Jedid.  Cette femme, qui ne se départ jamais de son calme ni de son élégance, milite pour « les droits des enfants et leur protection dans le système de justice pénale sous l’angle des normes internationales » et est active dans les comités de direction et de coordination du Programme de développement et de modernisation de la magistrature en Tunisie et de la justice tunisienne de l’enfant. Un chantier qui n’est rien au regard de la réforme de justice qu’elle prend en charge avec ses fonctions de ministre.

Digitalisation du système judiciaire

La tâche est immense, mais les objectifs sont clairs pour la ministre. Elle axe, pour le volet pénitentiaire, ses actions sur une réhabilitation des détenus et une activation des mécanismes de réinsertion. Pour consolider une justice indépendante et moderne, elle opère une montée en gamme des services avec une accélération de la digitalisation du système judiciaire et la réduction des délais de jugement avec la tenue de procès à distance et l’adoption de la signature électronique.

Mais la ministre tient d’abord à lever les malentendus : « L’indépendance de la magistrature est indispensable pour garantir une justice équitable, neutre et impartiale », c’est la pierre angulaire du système judiciaire. Si elle refuse d’interférer dans le cours de la justice, Thouraya Jeribi rappelle néanmoins que « le ministre de la Justice est le président du parquet en vertu de l’article 23 du code de procédure pénale et de l’article 15 de la loi relative à l’organisation judiciaire, au Conseil supérieur de la magistrature et au statut de la magistrature ».

Son rôle consiste bien plus à faire appliquer de manière cohérente une politique pénale que de peser sur les décisions

Elle précise qu’il s’agit bien plus de faire appliquer de manière cohérente une politique pénale que de peser sur les décisions d’autant que la nomination des juges ne dépend pas du ministère mais du Conseil supérieur de la magistrature (CSM).

« Elle ne s’attendait pas à sa nomination surtout qu’elle avait décliné une offre précédente, mais elle a été séduite pas le défi », confie l’une de ses amies magistrate. Il est de taille. Souvent vêtue en noir et blanc, celle qui ressemble étrangement aux représentations antiques de Thémis, la déesse de la justice, va devoir se prononcer sur la question de la Cour Constitutionnelle qui, depuis 2014, peine à être formée. Elle propose dans ce cas avéré de « formalités impossibles » de faire appel à la jurisprudence. Le CSM et le président de la République pourraient prendre l’initiative de désigner les quatre membres qui incombent à chacun ; avec le membre déjà élu par l’assemblée, « le quorum des deux tiers exigé pour la Cour constitutionnelle serait atteint en attendant l’élection par l’Assemblée des membres restants ». Une manière légale de sortir en finesse d’un bourbier. Si elle y réussit, Thouraya Jeribi fera de son mandat un temps fort de l’histoire post-révolutionnaire des institutions tunisiennes.

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