Histoire

La France va restituer les crânes de résistants algériens entreposés à Paris

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Mis à jour le 02 juillet 2020 à 17h37
Crânes de résistants algériens entreposés au Musée de l'Homme, à Paris.

Crânes de résistants algériens entreposés au Musée de l'Homme, à Paris. © TO GO WITH AFP STORY BY PASCALE MOLLARD Boxes with skulls are pictured at the vaults of the Museum of Man (Musee de l'Homme) on August 27, 2015 in Paris. The museum will reopen its doors on October 17, 2015 after 6 years of construction works. AFP PHOTO / PATRICK KOVARIK © PATRICK KOVARIK / AFP

Le président Abdelmadjid Tebboune a annoncé que l’Algérie se verrait restituer les crânes de 24 résistants tués au milieu du XIXe siècle, durant la résistance contre les troupes françaises.

Alger en a fait l’annonce lors d’une cérémonie officielle : la France a accepté officiellement la restitution des crânes de résistants algériens entreposés au Musée de l’Homme à Paris. Le président français Emmanuel Macron a accédé aux multiples demandes en ce sens. La restitution de ces crânes, qui intervient deux jours avant la célébration du 58e anniversaire de l’anniversaire de l’indépendance du 5 juillet 1962, est un geste symbolique de la part du président français qui s’y était engagé en décembre 2017.

Joint par Jeune Afrique pour commenter cette restitution, le Muséum national d’Histoire naturelle » indique ne pas souhaiter « apporter de commentaire pour le moment sur un processus de restitution des crânes de résistants algériens actuellement en cours auprès du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et de la Présidence de la République. »  De son côté, le service de communication de l’Élysée nous a informé en fin de journée ce jeudi 2 juillet que la présidence française publiera un communiqué demain sur cette affaire de restitution.

Selon nos informations, un Hercule 130 de l’armée algérienne se déplacera vendredi 3 juillet à l’aéroport du Bourget, à Paris, pour y ramener les restes des résistants. Il sera escorté par trois avions chasseurs de l’armée nationale au niveau des eaux territoriales algériennes où l’escadrille fera un passage à basse altitude sur Alger.

Volonté d’apaiser

La restitution de ces crânes intervient après une séquence diplomatique qui a provoqué des remous dans les relations algéro-françaises suite au rappel, jeudi 28 mai, de l’ambassadeur d’Algérie à Paris, suite à la diffusion de deux documentaires sur le Hirak jugés offensants par les autorités algériennes. Le retour du diplomate algérien à son poste après dix-sept jours a marqué la fin de cette brouille. Le rapatriement de ces restes, qui ont été intégrés aux collections publiques nationales, marque une volonté des autorités françaises d’apaiser encore davantage ces relations qui connaissent cycliquement des moments de tensions et de dissensions.

Le rapatriement de ces crânes butait aussi bien sur un volet juridique que scientifique

Le rapatriement de ces crânes butait aussi bien sur un volet juridique que scientifique dans la mesure où ces restes ont été intégrés aux collections publiques nationales qui relevaient de la domanialité publique et qui étaient, à ce titre, inaliénables, insaisissables et imprescriptibles. Sur le plan scientifique, il était difficile d’identifier parmi tous les restes du Musée ceux qui appartenaient aux résistants algériens.

Au mois de mai 2018, en collaboration avec le ministère français de la Culture et le Muséum national d’Histoire naturelle, un modus operandi permettant d’enclencher la procédure de restitution a été présenté à la partie algérienne qui a fait part de son accord à travers un échange de lettres entre les deux ministres des Affaires étrangères.

« Une demande plusieurs fois réitérée »

En visite à Alger en décembre 2017, Emmanuel Macron s’est engagé à accéder « à une demande plusieurs fois réitérée par les pouvoirs publics algériens, d’avoir la restitution des crânes des martyrs algériens ». Le 26 décembre, l’Algérie demande alors, par courrier portant en-tête des ministères des Affaires étrangères et des Moudjahidines, à la France de lui restituer des crânes de résistants conservés au Muséum national d’histoire naturelle de Paris.

Des dizaines de restes mortuaires de ces résistants sont entreposés au Musée de l’Homme à Paris depuis leur rapatriement en France à la fin du XIXe siècle. Les crânes sont entreposés dans une armoire métallique de cet établissement et soustraits au regard du public.

Il ne s’agit pas de vengeance, mais de dire la vérité à l’Histoire »

C’est l’historien et archéologue algérien, Ali Farid Belkadi, qui en a fait la découverte en mars 2011 lors d’une visite à ce musée. Il lance alors une pétition qui sera suivie de plusieurs autres appels afin que ces crânes soient restitués à l’Algérie. Parmi les chercheurs qui ont porté cette cause figure également Boualem Senouci, maître de conférences à l’Université de Cergy-Pontoise.

« Il ne s’agit pas de vengeance, explique-t-il à France 24 en septembre 2016. Il s’agit de dire la vérité à l’Histoire. Il faut que nos enfants et les enfants de France sachent très exactement ce qui s’est passé […] L’exigence porte sur le rapatriement des crânes de ces résistants afin qu’ils soient inhumés, qu’ils aient une sépulture digne sur la terre qu’ils ont défendue et pour laquelle ils sont morts. »

Un épisode dramatique et douloureux

L’affaire de ces crânes met en lumière un épisode dramatique et douloureux de la résistance algérienne contre la présence française en Algérie autant qu’il illustre la sauvagerie avec laquelle cette résistance a été combattue par les troupes expéditionnaires.

Deux ans après la reddition de l’émir Abdelkader en 1847, Cheikh Bouziane lance un mouvement de résistance dans l’oasis de Zaatchas, à Biskra, dans le sud du pays. En juillet 1849, les hommes de Bouziane ainsi que des centaines d’hommes et de femmes font l’objet d’un siège des troupes françaises conduites par le général Emile Herbillon, à la tête de plus de 5000 hommes.

Au terme d’un siège qui durera plus de quatre mois, la résistance est écrasée avec une sauvagerie inouïe. La ville est totalement détruite alors que Cheikh Bouziane, son fils âgé de 15 ans et plusieurs autres de ses lieutenants sont capturés vivants. Bouziane et son fils seront décapités et leurs têtes exposées sur la place du marché de Biskra afin de servir d’exemples. « Un aveugle et quelques femmes furent seuls épargnés », écrit le général Herbillon dans un rapport daté du 26 novembre 1849.

Quelques années plus tard, les têtes des suppliciés sont acheminées en France pour être exposés à la Société d’anthropologie de Paris avant d’être transférées au Musée de l’Homme. Parmi les restes mortuaires qui font partie de la collection de ce musée figurent également d’autres résistants, notamment le crâne de Mohammed Lamjad ben Abdelmalek, dit le Chérif Boubeghla, à la tête d’un mouvement de résistance en Kabylie de 1851 à 1854. Décapité en décembre 1854, son crâne sera alors acheminé en France pour faire partie de la collection de ce musée.

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