Environnement

Sénégal : Dakar, presqu’île en danger

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Mis à jour le 14 juillet 2020 à 10h32
Des déchets s’amoncellent sur la plage de Soumbedioune, à Dakar.

Des déchets s'amoncellent sur la plage de Soumbedioune, à Dakar. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Entre prédation foncière, pollution et accaparement du littoral, Dakar étouffe. Les promesses « vertes » de Macky Sall peuvent-elles inverser la tendance ?

Se battre pour continuer à pouvoir profiter de la mer. Un comble, lorsque l’on habite sur une presqu’île. Et une lutte de longue haleine pour les citoyens mobilisés sur le sujet. Le dernier scandale en date remonte au mois dernier, et il a fait trembler les Dakarois d’indignation : la construction d’un hôtel au pied de la colline des Mamelles, à deux pas de la mer. La colline, qui surplombe le phare, est pourtant un espace protégé. Alertée par la société civile et tandis que les agents du phare soulevaient des questions de sécurité à propos du chantier, la Direction de la surveillance et du contrôle de l’occupation du sol (DSCOS) a forcé les constructeurs à arrêter leurs travaux.

Sans pour autant apaiser les ardeurs des contestataires. « [La défense du] littoral est un combat de longue date que l’on n’entendait plus. Le chantier au bas du phare des Mamelles l’a relancé », veut croire Mamadou Mignane Diouf, de l’ONG Forum social. Il fait partie de ceux qui ont alerté les autorités sur le problème des constructions. Mi-juin, il rencontrait la ministre des Mines et de la Géologie, Sophie Gladima, et plaidait pour l’aménagement – public – du lieu. « Pourquoi ferait-on une propriété privée d’un bien commun ? » s’insurge le militant.

« Entité géographique de non-droit »

Au fil des ans, l’administration a érigé en règle ce qui n’était normalement qu’une exception : l’attribution à des opérateurs privés de parcelles de terrain relevant du domaine public maritime. Une dérogation attribuée afin de répondre à « l’intérêt collectif » – dénomination vague qui favorise les passe-droits et les abus. « En dépit d’une volonté manifeste de protéger la zone littorale à travers les principes d’inaliénabilité et d’imprescriptibilité qui régissent le domaine public, la pratique du déclassement, les effets combinés des changements climatiques, l’occupation anarchique, le rejet des eaux usées non traitées constituent un ensemble de facteurs qui donnent à cette zone les contours d’une entité géographique de non-droit », fait valoir Allé Sine, ancien directeur des Domaines.

Le centre-ville de la capitale du Sénégal, Dakar.

Le centre-ville de la capitale du Sénégal, Dakar. © Youri Lenquette pour JA

Une situation floue, qui naît d’un « vide juridique », explique l’expert foncier. « Si le domaine privé de l’État a eu son décret d’application, ça n’a pas été le cas pour le domaine public. La procédure qui permet de déclasser un terrain dépendant du domaine public, qui aboutit forcément à la signature d’un décret présidentiel, n’est pas qualifiée. Elle est laissée à la discrétion des services fonciers. »

Les habitants et les organisations de la société civile se retrouvent donc confrontés à un constat sans appel : la grande majorité de ceux qui sont installés dans ce qui appartenait auparavant au domaine public le sont de manière totalement légale. Comment lutter alors contre la privatisation du domaine public, dans une ville où les constructions se sont déjà approprié la moitié des 10 km de corniche ? « Il devrait y avoir une forme de publicité préalable au déclassement, afin que les populations sachent par exemple qu’elles ne pourront plus accéder à la mer », avance Allé Sine.

À charge donc pour l’État d’aménager une métropole saturée de 3 millions d’habitants, soumise à la pression de l’exode rural et croulant déjà sous les constructions. Pour le ministre de l’Urbanisme, Abdou Karim Fofana, l’aménagement – nécessaire – du littoral peut être réalisé « en adéquation avec les besoins des populations et dans le sens de l’intérêt économique du pays ».

Construire des espaces praticables pour les piétons, aménager des espaces publics, protéger la côte de l’avancée de la mer… Les pistes avancées sont multiples. « Évidemment, ce n’est pas idéal. Nous aurions aimé qu’à l’arrivée de Macky Sall au pouvoir il reste davantage de plages accessibles au public et que le littoral soit moins occupé par les particuliers. Mais depuis 2012, l’État ne donne plus, et il reste beaucoup d’espaces libres. C’est sur ceux-là qu’il faut se concentrer », avance-t-il.

Passe d’armes politique

Très politique, le problème a tôt fait de se convertir en passe d’armes entre opposition et majorité, qui n’ont de cesse de se renvoyer la balle et la responsabilité de la délivrance des actes domaniaux. Le pouvoir actuel rejette la faute sur le régime du président Abdoulaye Wade, à l’origine de « l’essentiel des actes domaniaux sur la Corniche ». « Les chantiers en cours ont bénéficié d’autorisations avant l’avènement de Macky Sall. On veut faire croire aujourd’hui que c’est le gouvernement actuel qui brade la Corniche aux particuliers, mais c’est faux ! Sous Macky Sall, un seul acte domanial a été délivré », affirme Abdou Karim Fofana.

République des copains et des coquins

Le fougueux maire de Mermoz-Sacré-Cœur, Barthélémy Dias, s’est ainsi fait le porte-voix de la contestation, alors qu’il est lui même accusé par le gouvernement d’avoir délivré des titres fonciers à des particuliers. Depuis plusieurs semaines, il écume les plateaux de télévision et les studios de radio, titres fonciers en main. Menaçant de porter plainte contre l’État du Sénégal, l’édile conteste l’édification d’une résidence dans sa commune, évoquant l’illégalité du permis de construire et le titre foncier du propriétaire.

Adepte des prises de position au vitriol, il fustige une « République des copains et des coquins » et pointe du doigt « des fonctionnaires véreux », responsables selon lui de la situation. « Les autorités devront assumer leurs responsabilités, ou le peuple de Dakar prendra les siennes. Il n’est pas question de privatiser les plages publiques de ce pays », a affirmé le maire, qui dit refuser de céder à l’intimidation et à la corruption.

Au-delà des joutes verbales et des débats politiques, de quelle marge de manoeuvre disposent les autorités face à la situation ? Certains militants réclament la destruction pure et simple des bâtiments problématiques et plaident pour la récupération des baux. Une option qui se révèlerait très coûteuse pour le gouvernement, qui devrait alors indemniser les propriétaires. La possibilité de surtaxer les entreprises ou les individus basés dans ce qui appartenait auparavant au domaine public maritime a également été avancée.

Un Sénégal vert ?

Face à la vague de mécontentement, Macky Sall a récemment annoncé commencer à travailler sur une nouvelle loi visant à protéger le littoral. Au Conseil économique, social et environnemental (CESE), qui dépend directement de la présidence, le monsieur Environnement Mamadou Dia se dit enthousiaste. « Nous sommes bien obligés de nous conformer à nos engagements internationaux : accords de Paris, convention sur la diversité biologique, convention de Ramsar [un traité international qui prône la conservation des zones humides]… Certes, nous avons pris un peu de retard, mais nous nous efforçons de le combler. »

Signe d’une prise de conscience, geste de bonne volonté, ou simple effet d’annonce ? Le président a validé la création de quatre nouvelles aires marines protégées. Celle de Gorée concerne plusieurs zones distinctes : Dakar-Plateau, Hann–Bel-Air, Thiaroye-sur-Mer, Mbao et Rufisque. « Ces aires seront reprises dans le domaine littoral et aucun permis de construire ne sera délivré à l’intérieur », promet Mamadou Dia.

Au Sénégal comme ailleurs, l’argument vert peine pourtant à se convertir en politiques publiques concrètes. Le conseiller du CESE, qui dit vouloir « sacraliser » les zones riches du point de vue environnemental, lance également un appel à « donner du contenu aux institutions » sénégalaises. Et à répondre aux aspirations des citoyens ?

Le parc de Cambérène, commune du littoral nord-est de Dakar, est l’un des rares espaces verts de la ville.

Le parc de Cambérène, commune du littoral nord-est de Dakar, est l’un des rares espaces verts de la ville. © Youri Lenquette pour JA

Au début de l’année, l’activiste Mamadou Sakho lançait une pétition pour faire de l’ancien aéroport de la capitale un espace vert. « La frénésie immobilière menace les derniers espaces disponibles dans la capitale, dénonçait-il alors. Cette pétition est un cri du cœur pour demander au président de la République de nous permettre de vivre dans un environnement sain et, tout simplement, de respirer. Dakar mérite mieux. »

À ce jour, près de 24 000 signatures ont été collectées. Or 5 000 seulement sont nécessaires pour saisir le CESE. « Aucun citoyen n’a jamais saisi le Conseil, encore moins pour des questions sociales et environnementales. Notre saisine allait être la première, mais on m’a demandé au dernier moment de trouver 5 000 signatures sur papier. Ce qui est impossible en période de coronavirus », regrette Mamadou Sakho. Trente hectares de l’aéroport ont finalement été légués à la Caisse des dépôts et consignation du Sénégal.

L’organe pourrait décider d’en faire une zone commerciale, une zone d’habitation, ou un parc. Mamadou Sakho ne perd pas espoir. « Ils sont en train de défigurer la ville : il va bien falloir détruire tout ça. » Et se félicite de l’émergence d’une « conscience citoyenne » sur le sujet. « Dakar se situe sur la presqu’île du Cap-Vert, mais quand vous survolez la ville aujourd’hui vous réalisez que ce nom est de moins en moins approprié », regrette-t-il.

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