Politique

« Nous ne sommes pas là pour tout raser, mais pour faire descendre l’idéologie coloniale de son piédestal »

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C'est au 30 juin 1960 qu'a été fixée la réunion d'ouverture du Congo indépendant.

C'est au 30 juin 1960 qu'a été fixée la réunion d'ouverture du Congo indépendant. © Bettmann/GEtty Images

Ce 30 juin 2020, pour la toute première fois, le roi Philippe de Belgique exprimait ses « profonds regrets » pour les crimes commis par l’empire belge pendant la colonisation. Un pas de plus dans la nécessaire reconnaissance de son passé colonial, selon le député belge Kalvin Soiresse Njall.

« À l’époque de l’État indépendant du Congo, des actes de violence et de cruauté ont été commis, qui pèsent encore sur notre mémoire collective. La période coloniale qui a suivi a également causé des souffrances et des humiliations. » Dans une lettre adressée au président congolais Félix Tshisekedi à l’occasion du 60e anniversaire de l’indépendance du Congo, le roi Philippe exprimait pour la première fois ses « plus profonds regrets pour ces blessures du passé dont la douleur est aujourd’hui ravivée par les discriminations encore trop présentes dans nos sociétés ».

Ces déclarations s’inscrivent dans une initiative plus large lancée par la société belge pour faire face à son passé colonial, dans un mouvement mondial né après la mort de l’américain George Floyd, explique le député bruxellois écologiste Kalvin Soiresse Njall. D’origine togolaise, l’élu est également le cofondateur du collectif Mémoire coloniale, qui se bat pour le travail de mémoire au sein de l’État belge et contre les discriminations.

Le 4 juin dernier, il déposait une proposition de résolution au Parlement régional de Bruxelles en faveur de la décolonisation de l’espace public. Il revient pour Jeune Afrique sur ce long travail de déconstruction de la pensée coloniale dans son pays, et ailleurs.

Kalvin Soiresse Njall

Kalvin Soiresse Njall © D’origine togolaise, le député bruxellois écologiste est le cofondateur du collectif Mémoire coloniale.

Les regrets présentés par le roi Philippe marquent-ils une rupture dans la gestion par la Belgique de son histoire coloniale ?

Ce discours intervient à la suite d’une série d’initiatives politiques : la commission sur la mémoire coloniale instaurée au Parlement fédéral, la résolution sur la décolonisation de l’espace public, la réflexion sur l’enseignement de l’histoire coloniale… On pensait que le roi ferait un geste après la remise des travaux de la commission, qui doit établir les responsabilités de l’État et des institutions belges dans la colonisation. Il a devancé cette échéance pour marquer le coup, à l’occasion de l’anniversaire de l’indépendance du Congo.

Le plus surprenant dans son discours, c’est le lien qui est fait pour la première fois entre l’histoire coloniale et ses conséquences en ce qui concerne le racisme et les discriminations. Au début des années 2010, lorsque nous faisions ce lien, on nous traitait d’extrémistes.

Faut-il regretter qu’il ne soit pas allé jusqu’à présenter des excuses ?

Évidemment, la majorité des partis attend des excuses officielles. Viendront-elles du gouvernement ou du roi ? Le roi règne mais ne gouverne pas, ses actions politiques doivent être contresignées par la Première ministre [Sophie Wilmès]. Si le roi présente directement ses excuses, cela va escamoter le travail parlementaire.

La propagande coloniale présente Léopold II comme un roi bâtisseur. Et beaucoup de gens tombent des nues en apprenant ses crimes.

Qu’attendez-vous de ce travail parlementaire ?

Nous espérons que les politiques se réapproprieront le travail des historiens au niveau du Parlement fédéral. Nous exigeons ensuite que la commission soit mixte et pluridisciplinaire en incluant des experts africains. Nous voulons aussi éclairer l’opinion. Beaucoup d’éléments de l’Histoire restent consignés dans le cercle des historiens initiés. Récemment, le bourgmestre d’Ixelles [commune de Bruxelles] a annoncé le retrait de la statue du général Émile Storms, un mercenaire envoyé par Léopold II en 1876, au Congo, parce que les crimes qu’il a commis ont été portés à la connaissance de l’opinion.

La période que l’on vit entraîne une vulgarisation des faits commis à cette époque. Concernant Léopold II, beaucoup de gens tombent des nues en apprenant ses crimes, puisque la propagande coloniale leur présente ce personnage depuis qu’ils sont enfants comme un roi bâtisseur.

News Service/Archives JA

© Arrivée de Léopold II, à Léopoldville, le 29 juin 1960, pour la célébration de l’indépendance du Congo.

Cette propagande coloniale est-elle toujours à l’œuvre aujourd’hui ?

Bien sûr. Ce lavage de cerveau appliqué aux Belges afin qu’ils adhérent au projet colonial se retrouve dans les stéréotypes qu’on applique aujourd’hui aux afro-descendants. En 2017, le Centre interfédéral de lutte contre le racisme [Unia, organisme étatique] a mis à jour une enquête sur la perception des Belges blancs sur les Noirs, qui sont encore vus comme paresseux, gentils, bruyants mais inoffensifs – contrairement aux arabes, qui seraient dangereux.

Cette propagande se lit dans l’espace public, sur des monuments qui comportent l’inscription « Mort pour la civilisation » ou « Mort pour avoir apporté la civilisation aux nègres ». Elle est enseignée aux enfants lorsqu’on leur apprend que la colonisation était liée à un simple désir de migration. Aujourd’hui, des discussions sont entreprises au Parlement pour tenter d’extirper la propagande coloniale des programmes scolaires.

Quelles autres politiques publiques préconisez-vous pour déconstruire cette mentalité ?

La gestion de l’espace public est un vrai levier d’action : la mise sur pied d’œuvres en hommage aux résistants à la colonisation et à l’esclavage, la possibilité donnée aux artistes de transformer des œuvres… Nous ne sommes pas là pour tout raser, mais nous souhaitons réguler un espace public qui continue de glorifier la colonisation pour faire descendre cette idéologie coloniale de son piédestal. On peut aussi agir au niveau communautaire, par le biais de l’enseignement, de la langue, de la culture.

Hergé lui-même avait admis que son œuvre était raciste en expliquant qu’il avait été influencé par le milieu de l’époque. »

Vous avez également relancé le débat sur la contextualisation de l’œuvre d’Hergé, Tintin au Congo. Son éditeur, Casterman, semble y être favorable, mais la veuve d’Hergé, Fanny Rodwell-Vlamynck, s’y oppose. Que répondez-vous à ceux qui considèrent que l’art ou la littérature doivent être laissés à l’écart de la politique ?

La Belgique est en retard : l’œuvre est déjà modifiée dans les pays nordiques et anglo-saxons ! Hergé lui-même avait admis que son œuvre était raciste en expliquant qu’il avait été influencé par le milieu de l’époque. J’ai lancé un appel à Mme Rodwell-Vlamynck pour lui dire que nous sommes dans un moment où elle peut être la première à poser un geste symbolique fort en acceptant cette contextualisation et à rendre service à ce travail de mémoire essentiel pour notre société.

L’Allemagne a commencé à renommer ses rues, à contextualiser les statues coloniales ou à organiser des expositions sur la colonisation depuis des années. Comment expliquer que de grands ex-empires coloniaux comme la France et la Belgique y viennent seulement maintenant ?

Ces pays se sont longtemps cachés derrière l’Allemagne. Je renvoie au discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire. Pendant longtemps, on a considéré l’Allemagne comme le diable, on se cachait la tête dans le sable en disant : il y a pire que nous. Certains pays comme la Grande-Bretagne sont également réticents à faire ce travail pour ne pas avoir à donner des réparations.

Cette mentalité est aussi liée au néocolonialisme : reconnaître ce qui s’est passé revient aussi à reconnaître le système de déshumanisation et d’exploitation économique qui produit encore ses effets. Si on commence à ouvrir ce débat, il faudra ouvrir le débat sur la Françafrique, sur les liens incestueux que la France entretient avec les anciennes colonies, devenues indépendantes.

Le président congolais, Félix Tshisekedi, a réagi aux regrets exprimés par le roi et a appelé à la réalisation d’« un travail scientifique commun » par les historiens belges et congolais. Peut-on imaginer ce type de collaboration entre l’Europe et l’Afrique ?

Le travail fait en Belgique ne doit pas éluder la responsabilité des dirigeants africains. Ils doivent prêter attention à ce mouvement qui se lève dans leurs pays. J’ai grandi au Togo, où l’on m’a appris l’histoire des États-Unis ou de la France avant celle de mon propre pays : c’est déjà de l’aliénation coloniale. Les Africains ne doivent pas attendre que les Européens prennent des initiatives pour faire face à leur passé.

Cependant, je suis convaincu de la nécessité d’un travail de mémoire en commun. Ces échanges doivent mener à une compréhension politique des enjeux : c’est comme ça que les sociétés civiles font pouvoir jouer un rôle actif dans la décolonisation de leurs pays.

Le mouvement actuel est largement porté par des personnes jeunes, souvent issues de l’immigration de deuxième ou troisième génération, qui peut-être connaissent mal l’histoire de leur pays d’origine. Pourquoi sont-ils ceux qui portent ce combat-là, plutôt que leurs aînés ?

La génération actuelle est beaucoup moins complexée, elle est interconnectée et influencée par l’histoire des États-Unis et par les grandes figures noires américaines. Ces jeunes ne sont plus prêts à accepter les discriminations supportées par leurs aînés, parce qu’ils se considèrent comme Belges et ne comprennent pas que ceux qui leur parlent d’universalisme à l’université soient toujours les mêmes, tandis qu’ils continuent à souffrir de discriminations.

Le mythe du retour définitif a muté : leurs parents s’investissaient moins au niveau politique puisque leur but était de gagner de l’argent et de retourner au pays. Une partie de la jeunesse d’aujourd’hui a dans l’idée qu’elle sera toujours entre deux mondes, entre l’Afrique et l’Occident. Dans cette perspective-là, évidemment, on a beaucoup plus de motifs pour se battre.

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