Politique

Algérie : la chute du général Wassini Bouazza, tout-puissant patron de la sécurité intérieure

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Mis à jour le 01 juillet 2020 à 16h34
Le général Wassini Bouazza, le patron de la Direction générale de la sécurité intérieure, à Alger, le 19 décembre 2019

Le général Wassini Bouazza, le patron de la Direction générale de la sécurité intérieure, à Alger, le 19 décembre 2019 © Nacerdine Zebar/GAMMA/RAPHO

Arrêté en avril dernier, le général Wassini Bouazza a été condamné en appel le 23 juin à huit ans de prison ferme. Une chute aussi rapide que l’avait été son ascension.

Sa chute aura été aussi rapide que l’a été son ascension. Arrêté en avril dernier, aussitôt après avoir été démis de ses fonctions de patron de la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure), le général Wassini Bouazza a été condamné en appel mardi 23 juin par le tribunal militaire de Blida à une peine de huit ans de prison ferme assortie d’une amende de 500 000 DA (environ 3 400 euros). Il était notamment poursuivi pour « faux et usage de faux, atteinte à corps constitué, détention d’arme à feu et de munitions de type IV ».

Ces chefs d’inculpation sont sans doute liées à son arrestation plutôt musclée par les agents de la DCSA (Direction centrale de la sécurité de l’armée) dans les locaux de la DGSI, sur les hauteurs d’Alger. Menotté, l’ancien tout puissant Bouazza aurait proféré menaces et insultes à leur endroit.

Et ses ennuis judiciaires sont loin d’être finis : le parquet militaire indique que d’autres affaires dans lesquelles il est impliqué sont en cours d’instruction, sans pour autant fournir de plus amples indications sur les griefs pour lesquels il est poursuivi. Selon des sources à Alger, le général pourrait être inculpé pour atteinte à la sureté de l’État.

Ascension fulgurante

Wassini Bouazza n’est pas le premier général de la période post-Bouteflika à croupir à la prison militaire de Blida. Deux autres généraux majors, Mohamed Mediene dit Toufik et Athmane Tartag alias Bachir, tous deux issus des services de renseignements, occupent des cellules dans le même établissement pénitencier pour une « atteinte à l’autorité de l’armée » et « complot contre l’autorité de l’État ».

Mais si Toufik et Tartag sont tombés sur instigation de Ahmed Gaïd Salah, décédé d’une crise cardiaque en décembre 2019, il en est autrement de Wassini Bouazza. On ne saura jamais quel aurait été son avenir si le chef d’état-major de l’armée et vice-ministre de la Défense était encore de ce monde. En revanche, on sait qu’il lui doit son ascension fulgurante à la direction de la sécurité intérieure, ainsi qu’à un certain Said Bouteflika, frère de l’ex-chef de l’État, qui purge aujourd’hui une peine de 15 ans de réclusion dans la même prison que son ancien protégé.

Après le départ de Bouteflika, Wassini devient l’un des hommes-clés de la politique autoritaire de Gaïd Salah

Ingénieur originaire de Tlemcen, dans le nord-ouest de l’Algérie, Bouazza a d’abord effectué une bonne partie de sa carrière militaire au sein du commandement des forces de défense aériennes du territoire, où il s’occupe de l’infrastructure. Il gravit ensuite un premier échelon en devenant directeur des infrastructures militaires. Le poste est stratégique et sensible, dans la mesure où il est notamment lié aux programmes d’investissements et d’équipements relevant du ministère de la Défense. Il se crée alors un vaste réseau de relations aussi bien dans la sphère militaire que dans le monde des affaires.

Wassini reçoit souvent la visite de son ancien camarade de lycée Said Bouteflika. On ne sait s’il s’agit d’une réelle amitié ou d’une relation d’intérêts, mais les deux hommes se fréquentent avec assiduité. Wassini serait-il lié aux projets obtenus auprès du ministère de la Défense par les frères Kouninef, amis intimes de Said Bouteflika, actuellement placés en détention préventive à la prison d’El Harrach ? L’hypothèse est loin d’être dénuée de sens.

Comment Wassini s’est-il ensuite rapproché de Gaïd Salah ? En lui livrant des informations sur Said Bouteflika, alors que les relations entre les deux hommes étaient devenues franchement exécrables depuis l’automne 2018 ? Toujours est-il que Gaïd Salah finit par nommer Wassini à la tête de la sécurité intérieure, peu de temps après la démission forcée de Bouteflika en avril 2019. Gaïd est l’homme fort du pays et Wassini devient l’un des hommes-clés de la politique autoritaire que le vice-ministre de la Défense va mener pendant des mois pour gérer la transition politique.

Pouvoirs immenses

Avec la direction du renseignement extérieur et la direction du renseignement technique, la direction de la sécurité intérieure constitue la troisième branche des services d’intelligence algériens. Les pouvoirs de Wassini sont donc immenses et son influence tellement importante qu’on le dit derrière la nomination de certains ambassadeurs, ministres ou walis (préfets).

Sur instigation de Gaïd Salah et en coordination avec le ministère de la Justice et de la Gendarmerie nationale, le département de Wassina Bouazza participe pleinement aux enquêtes sur les affaires de corruption pour lesquels plus d’une vingtaine d’anciens ministres, deux ex-Premiers ministres et une dizaine d’oligarques croupissent désormais en prison.

Wassini ne manque pas d’ambition et ne compte pas se contenter de marcher dans les pas du général Toufik, à la tête du renseignement jusqu’en 2015. Il entend peser de son influence sur le cours de l’élection présidentielle programmée pour le 12 décembre 2019.

Sa cible ? Le candidat Abdelmadjid Tebboune. Sa campagne électorale sera torpillée par deux épisodes, derrière lesquels se tient Bouazza. Premier coup dur : l’arrestation de deux hommes d’affaires très proche de Tebboune.

Le second est un coup tordu classique des services d’intelligence : la chaîne privée Ennahar, dont le patron, Anis Rahmani, est aujourd’hui en prison, publie des clichés privés de l’ex-Premier ministre (entre mai et août 2017). Ces photos, prises lors de ses vacances estivales ou à bord d’un jet privé, ne pouvaient que sortir des tiroirs des hommes de Wassini Bouazza. Objectif : discréditer et enterrer la carte Tebboune.

Le patron de la DGSI pèse aussi de tout son poids pour favoriser la candidature de Azzedine Mihoubi. À quelques jours de la tenue du scrutin, cet ancien ministre de la Culture, secrétaire général par intérim du Rassemblement national démocratique (RND), passe du statut d’outsider à celui de candidat de l’armée. Le Premier ministre Noureddine Bedoui et certains walis roulent ouvertement pour lui et Bouazza actionne ses relais et ses réseaux pour en faire le vainqueur des urnes.

Série de rumeurs

Mais la veille du scrutin, la carte Mihoubi s’écroule. Informé de l’opération visant à faire élire l’ex-ministre, Gaïd Salah entre dans tous ses états et met son véto. C’est le début de la fin pour Wassini Bouazza. Celle-ci commence par une série de rumeurs évoquant sa disgrâce imminente. Peu de temps avant la cérémonie d’investiture du nouveau chef de l’État, jeudi 19 décembre, les bruits faisant état de l’arrestation de Bouazza et de certaines autres hauts gradés circulent à la vitesse de la lumière. Fausse information. Sourire aux lèvres, le général figure parmi les invités.

Au moment du décès de Ahmed Gaïd Salah, on dit une nouvelle fois Bouazza aux arrêts à la prison de Blida. Mais il fera une apparition remarquée aux obsèques. Là encore, avec le sourire, comme un pied de nez à ses détracteurs. Maintenu à son poste, présent aux réunions du Haut conseil de sécurité sous la présidence de Tebboune, Bouazza bénéficie encore de la confiance de celui-ci.

Mais ces rumeurs étaient annonciatrices de la chute. La disparition de Gaïd fait sauter le bouclier qui protégeait Bouazza.

Sa condamnation à huit ans de prison est le prélude à d’autres tourments judiciaires encore plus graves

La disgrâce de ce dernier va s’opérer en deux temps. Mercredi 8 avril, le président Tebboune nomme le général Abdelghani Rachedi directeur général adjoint de la sécurité intérieure. Ancien attaché militaire de l’ambassade d’Algérie à Abu Dhabi, il est investi de « larges prérogatives » pour accomplir ses nouvelles missions. Autant dire que Bouazza est poussé délicatement vers la porte de sortie.

Les enquêtes menées par Rachedi et ses hommes sur la gestion de la DGSI par Bouazza et ses lieutenants ne tarderont pas à sceller le sort du tout puissant général. Lundi 13 avril, il est mis aux arrêts avant d’être officiellement remplacé par le général Rachedi.

Sa condamnation à huit ans de prison est le prélude à d’autres tourments judiciaires encore plus graves. « Je ferai des services encore plus puissants que ceux de Toufik », avait promis en privé le général au moment de sa nomination. Toufik est resté en poste 25 ans. Bouazza n’aura tenu qu’un an.

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