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Entre deux tueries

Le romancier Anouar Benmalek a rassemblé ses articles rédigés entre 1985 et 2002. À lire d'urgence pour comprendre le drame algérien.

«Quand est-ce que tout cela s’est réellement passé ? Je veux dire : quand est-ce que, dans mon pays, une partie de mes concitoyens a estimé que le meurtre d’autres concitoyens était devenu normal, sinon moral ? » C’est l’interrogation poignante qui ouvre Chroniques de l’Algérie amère, un recueil d’articles parus entre 1985 et 2002 dans plusieurs publications, en particulier dans Algérie Actualité. Anouar Benmalek, Algérien né à Casablanca, est l’auteur d’un très beau roman, Les Amants désunis, paru chez Calmann-Lévy en 1997, et dont nous avons rendu compte dans ces colonnes. Quelques années plus tard, il récidiva avec L’Enfant du peuple ancien, qui reçut le prix RFO. S’il fallait un seul mot pour caractériser Benmalek, qui vit aujourd’hui en France, ce serait celui de liberté. Liberté de penser, d’agir, liberté d’être. On conçoit alors que, des deux camps qui s’affrontèrent pendant une décennie en Algérie, aucun ne l’enthousiasma. C’est sans doute pour cela qu’il parle d’Algérie amère. Et lorsqu’il raconte les massacres et les disparitions, il conclut que « certains faits salissent même le témoin ».
Pourtant, des témoins, il en faut. Des hommes et des femmes qui rapportent les faits, qui dénoncent, qui vont là où ne vont pas les autres. On sait le prix que la confrérie des journalistes a dû payer au cours de ces années noires. C’est d’ailleurs une citation de Saïd Mekbal, du Matin d’Alger, qui sert d’incipit à ce recueil. Mekbal y évoque le métier de journaliste dans son pays : « Ce voleur qui, dans la nuit, rase les murs pour rentrer chez lui, c’est lui. Ce père qui recommande à ses enfants de ne pas dire le métier qu’il fait, c’est lui. […] Cet homme qui fait le voeu de ne pas mourir égorgé, c’est lui. » Le jour où parut ce billet, Saïd Mekbal fut assassiné. On comprend pourquoi la tonalité générale du livre de Benmalek n’est guère joyeuse.
Pourtant, et peut-être même à cause de cela, il faut le lire. Pour mesurer, par exemple, à quel point l’ignorance et la misère forment un cocktail explosif. C’est ainsi qu’il raconte la scène suivante : le lendemain d’une conférence de presse du Comité contre la torture, dont il est secrétaire général, il est reconnu dans la rue par un groupe de jeunes désoeuvrés. Vont-il le saluer, pour son combat contre l’arbitraire et la répression ? Vont-il le remercier pour ce qu’il fait pour les humbles et les anonymes ? Pas du tout. L’un d’eux s’exclame : « C’est Benmalek, celui qui écrit des articles contre Dieu dans la presse de Pharaon ! » Et tous de se précipiter sur l’impie. La peur donnant des ailes, notre ami échappe à ses poursuivants, qui n’auraient pas manqué de le lyncher. Mais la leçon est terrible. Faut-il encore se battre pour ces gens-là ? La tentation de l’exil est forte : « Je suis parti. Je suis revenu. Plusieurs fois. Entre deux massacres. Entre deux tueries. Entre deux désespoirs. L’Algérie, peu à peu, m’a échappé. Je l’ai de moins en moins comprise. » C’est sans doute le sort de milliers d’Algériens qui vivent aujourd’hui à l’étranger.
Il faut lire Benmalek, quel que soit le pays d’où l’on est, parce qu’il démonte, à coups d’anecdotes et de choses vues, le processus qui mène de la simple sottise au fanatisme, au terrorisme et à la guerre civile. Dès juin 1985, donc bien avant les « événements » il note ainsi : « Lapidation et flagellation, voilà l’avenir joyeux que nous souhaite un certain H. T., maître de conférences à l’université d’Alger. Dans l’article commis par ce collègue, il approuve l’exécution, aux premiers siècles de l’Hégire, d’une femme convaincue d’adultère et à qui on aurait fait la faveur d’attendre d’abord qu’elle sèvre son enfant. » Benmalek était à l’époque consterné que de telles inepties pussent être écrites et argumentées, au XXe siècle, par un universitaire. Au vu de ce qui s’est passé ensuite dans son pays et plus récemment dans les pays voisins, sa réaction prend un autre relief. Ce n’est plus le moment d’être consterné, il est urgent de chasser de l’université ceux qui abusent de leur magistère pour semer la bêtise, la haine et l’intolérance. En attendant, il faut lire et faire lire des livres comme celui-ci. Pour que notre vigilance ne se relâche pas.

Chroniques de l’Algérie amère, de Anouar Benmalek, éditions Pauvert, 276 pp., 18 euros.

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