Politique

Tunisie : Elyes Fakhfakh mis en cause pour conflit d’intérêts

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Mis à jour le 01 juillet 2020 à 12h04
Nicolas Fauqué

Nicolas Fauqué © Elyes Fakhfakh, chef du gouvernement tunisien depuis février 2020.

Le chef du gouvernement tunisien voulait marquer les esprits. Il y est parvenu puisque c’est à lui qu’aujourd’hui l’opinion demande des comptes dans une affaire de conflit d’intérêts, déjà baptisée « Fakhfakh Gate ». 

La pandémie, survenue au démarrage de son mandat, l’avait exonéré de présenter le programme du gouvernement dit de « la clarté et de l’édification de la confiance », mais permis néanmoins de donner des indicateurs sur sa gouvernance. En martelant lors de ses interventions que « personne n’a de plumes sur la tête », pour signifier que le temps des passe-droits et des privilèges était révolu, le chef du gouvernement tunisien, Elyes Fakhfakh, pensait marquer les esprits. Il y est parvenu puisque c’est à lui qu’aujourd’hui l’opinion demande des comptes dans une affaire de conflit d’intérêts, déjà baptisée « Fakhfakh Gate ».

Avis de gros temps

Le locataire de la Kasbah avait vu venir l’avis de gros temps et tenté d’anticiper. Le 14 juin 2020, dans une interview télévisée portant sur la situation post-Covid-19, il avait reconnu détenir 20 % de parts de la société Vivan, qui opère, avec l’État, dans le domaine des déchets. Dix jours plus tard, entendu en plénière à l’Assemblée sur son agenda, il choisit d’attaquer pour se défendre en arguant qu’il avait préféré, en quittant ses fonctions de ministre des Finances, en 2013, investir dans un projet plutôt que d’acquérir un bien. Il en avait absolument le droit. Mais le bât blesse quand il adopte un ton arrogant et nie le conflit d’intérêts.

Dans un réquisitoire implacable et documents à l’appui, le député Yassine Ayari démontre que la participation d’Elyes Fakhfakh dans le capital de Vivan est de 66 %, et non de 20 %, et que Vivan est aussi actionnaire de la société Valis, dont il est l’un des dirigeants. Cette dernière a remporté un marché de 44 millions de dinars (13,6 millions d’euros) avec l’État tunisien. Rien de plus normal, si ce n’est qu’Elyes Fakhfakh, devenu entre-temps chef du gouvernement, n’a pas cédé ses parts comme il y est légalement contraint.

Selon la loi n° 2018-46 du 1er août 2018, portant déclaration des biens et des intérêts, de la lutte contre l’enrichissement illicite et le conflit d’intérêts dans le secteur public, le chef du gouvernement aurait dû céder ses parts dans les soixante jours qui ont suivi sa désignation et en informer l’Instance nationale de lutte contre la corruption (Inlucc), auprès de laquelle il a fait sa déclaration de biens lors de son investiture. Chawki Tabib, président de l’Inlucc, reconnaît que Fakhfakh ne s’est pas conformé aux règles et le somme d’annuler le marché, « même s’il représente des milliards ». Une charge telle qu’elle confirme la précarité de la position de Fakhfakh.

De la négligence… ou trop d’assurance ?

Fakhfakh a pourtant eu le temps de voir venir et de prévoir différentes manœuvres. En octobre 2019, l’Agence nationale de gestion des déchets (ANGED) publie un appel d’offres pour l’exploitation des décharges contrôlées des déchets ménagers et assimilés. Les plis sont ouverts le 25 décembre, la commission d’évaluation des appels d’offres remet son rapport final le 10 février 2020 , l’ANGED est autorisée à passer à exécution le 2 mars, et le contrat, portant sur trois lots, à Nabeul, Zaghouan et Bizerte, est signé en avril. Entre-temps, le 27 février, Elyes Fakhfakh prend les commandes de l’exécutif.

Le ministre de l’Environnement, Chokri Ben Hassen, rappelle que le chef du gouvernement a ordonné une mission d’inspection pour les instances des marchés publics. Une situation pour le moins paradoxale. Fakhfakh a-t-il péché par négligence ou par trop d’assurance ? Chawki Tabib évoque l’annulation de marchés publics avec des entreprises appartenant à des députés ; d’autres rappellent que la situation exceptionnelle de la pandémie avait suspendu les marchés publics et que le seul contrat passé, en avril, en plein confinement, a été celui de l’ANGED avec la société Valis.

Avec aplomb,  Elyes Fakhfakh avait asséné aux députés : « ceux qui mettent en doute ma crédibilité peuvent toujours attendre », mais il n’y a plus guère qu’Ayachi Hammami, ministre chargé des Droits de l’homme, pour assurer que le chef du gouvernement « avait décidé d’entamer des procédures de cession des actions » qu’il détient. Dans les faits, il n’en est encore rien. Mais même si c’était le cas, il est trop tard. « Fakhfakh ne pouvait pas ne pas connaître les procédures, ou alors il n’a rien à faire à la tête du gouvernement. Il doit partir tant qu’il est encore temps de le faire dignement », commente un observateur.

En quelques jours, Fakhfakh a beaucoup perdu de sa crédibilité

En quelques jours, Fakhfakh a beaucoup perdu de sa crédibilité, et plus personne ne tient compte de la relative bonne gestion de la pandémie en Tunisie ; certains veulent même des comptes précis sur les dépenses relatives au Covid-19. Tous pensent à Kaïs Saïed qui ne dit mot. Le président de la République, connu pour son intégrité et son intransigeance, avait choisi Elyes Fakhfakh bien qu’il n’était pas parmi les candidats favoris pour la Kasbah.

Dans ce contexte, Elyes Fakhfakh est bien seul au moment où il est contraint de se défendre. Il s’est mis à dos, au sortir du confinement, les syndicats en laissant entendre qu’il pouvait diminuer des salaires et des retraites, ainsi qu’Ennahdha, en refusant d’intégrer d’autres partis à son équipe ministérielle. Entre-temps, le député Yassine Ayari enfonce le clou, révèle l’existence d’autres sociétés et porte plainte contre Elyes Fakhfakh.

« Admettons qu’il n’y ait pas eu corruption ou abus de pouvoir bien que le contrat ait été passé en avril, admettons qu’au départ il n’y ait pas eu conflit d’intérêts ; mais, au bout du compte, la question est d’ordre moral. Qu’il le veuille ou pas, le chef du gouvernement, qui se présentait comme exemplaire, a tenté de dissimuler ce que faisait le citoyen Fakhfakh. Il doit partir », lance un avocat, las des donneurs des leçons, de la corruption en col blanc et de l’instabilité politique.

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