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Politique

Bamako : libre mais pas tiré d’affaire, Adama Sangaré reste sur ses gardes (4/4)

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Mis à jour le 03 juillet 2020 à 16h11
Adama Sangaré, maire du District de Bamako, en novembre 2017 à Paris.

Adama Sangaré, maire du District de Bamako, en novembre 2017 à Paris. © Vincent Fournier/JA

« Ces maires africains fauchés en plein vol » (4/4) Remis en liberté le 22 mai, Adama Sangaré, le puissant maire de Bamako, a retrouvé sa place au sein de la majorité présidentielle. Mais la prison lui appris sur qui il pouvait compter.

Adama Sangaré ne s’est peut-être jamais rêvé un destin national. Sans doute n’a-t-il jamais osé lorgner la magistrature suprême. Mais c’est un homme puissant qui, depuis treize ans, tient les rênes de la mairie de Bamako. Un poids lourd de la politique malienne, qui a travaillé à la réélection du président Ibrahim Boubacar Keïta en 2018. Un cadre important de l’Alliance pour la démocratie au Mali-Parti africain pour la solidarité et la justice (Adema-Pasj, le deuxième parti du pays) dont la soudaine incarcération, le 22 octobre dernier, a fait l’effet d’une bombe sur les rives du fleuve Niger. 

Remis en liberté provisoire le 22 mai dernier, il aura passé sept mois en détention. Sept longs mois durant lesquels il aura été dans le viseur des enquêteurs du pôle économique du tribunal de grande instance de la Commune III du district de Bamako, accusé de faux et usage de faux et d’atteinte aux deniers publics dans le cadre d’un dossier remontant à 2010 et portant sur une passation de marché d’éclairage public, pour près de 500 millions de F CFA (plus de 760 000 euros).

« Lâché » par son parti

Adama Sangaré, 54 ans, confie que la détention l’a affaibli, qu’elle lui a valu plusieurs hospitalisations. « Je ne souhaite pas à mon pire ennemi de se retrouver dans nos prisons », soupire-t-il.

Il repense à son incarcération avec amertume. Il se souvient de ceux qui sont venus le voir, du soutien que lui a apporté le Sénégalais Khalifa Sall, l’ancien maire de Dakar lui-même passé par la case prison, mais n’a pas oublié l’indifférence de son propre parti. 

L’Adema-Pasj n’a pas bougé le petit doigt pour me venir en aide. »

« Mes camarades m’ont lâché, affirme-t-il. Certains sont venus me rendre visite pour exprimer leur sympathie, mais c’était des initiatives individuelles. Le parti en lui-même n’a pas bougé le petit doigt pour me venir en aide. »

Il raconte que quelques jours après son arrestation, certains membres de l’Adema-Pasj ont publié un communiqué exigeant sa libération, menaçant de quitter la majorité présidentielle, mais que la direction s’est vite désolidarisé de cette revendication. 

Comment cet homme s’est-il retrouvé derrière les barreaux ? Son arrestation a coïncidé, à quelques semaines d’écart, avec celles – tout aussi médiatiques – du président de l’Assemblée permanente des Chambres d’agriculture du Mali, Bakary Togola, et du président du conseil régional de Kayes, Bandiougou Diawara.

« Cela a été rendu possible par l’arrivée de Malick Coulibaly au ministère de la Justice et par la nomination de Mahamadou Kassogué comme procureur anti-corruption, explique Issouf Sanogo, coordinateur de la Plateforme de lutte contre la corruption et le chômage (PLC). IBK leur a laissé le champ libre pour traiter les dossiers relatifs à la corruption. C’est un tournant important parce que pendant longtemps, Adama Sangaré et les autres se sont crus au-dessus des lois. »

Artisan de la victoire d’IBK

Originaire de Dioïla, dans la région de Koulikoro, Adama Sangaré fait ses premières armes en politique quand le Mali s’ouvre au multipartisme. Jeune diplômé de l’ENA, il débute aux côtés d’Almamy Sylla, candidat à la présidentielle de 1992 : « Il fallait faire partie de la chose publique pour apporter du changement dans la vie politique et trouver des solutions aux problèmes quotidiens. »

Adama Sangaré maire de Bamako, au CICB de Bamako, septembre 2013

Le maire Adama Sangaré, au CICB de Bamako, en 2013. © Daou Bakary Emmanuel

Quelques années plus tard, il rejoint l’Adema-Pasj, parti hégémonique dont il gravit les échelons, jusqu’à en prendre la vice-présidence. « Faire de la politique n’a pas été très difficile pour moi. J’étais déjà engagé dans des mouvements associatifs depuis le lycée et j’ai toujours fait du social », ajoute-t-il. 

De 1998 à 2007, il occupe successivement plusieurs postes d’adjoint au maire de la Commune III du district de Bamako. En 2007, lorsque décède Moussa Badoulaye Traoré, le maire de l’époque, c’est lui qui est choisi par le conseil municipal pour le remplacer. En 2009, il est formellement élu à la tête de la capitale malienne. Son mandat est arrivé à son terme en 2014, mais aucune élection municipale n’a depuis été organisée.

Aujourd’hui, il est libre, toujours maire, mais pas tiré d’affaire.

En 2018, Adama Sangaré est l’un des artisans de la victoire d’IBK. Alors que l’Adema-Pasj traverse une profonde crise interne et se déchire sur la stratégie à adopter (présenter un candidat ou soutenir la réélection du président sortant), Adama Sangaré pèse de tout son poids pour que la seconde option l’emporte.

« Notre parti est à la fois le plus grand et le plus malade du pays, explique-t-il. Un an avant la présidentielle, pratiquement toutes ses structures étaient démantelées. Les réunions ne se tenaient presque plus et nous faisions face à des difficultés financières. En tant que membres de la majorité, il était logique que nous soutenions la candidature d’IBK. Nous devions prendre le temps de préparer les législatives et les régionales pour remettre le parti en selle et mieux aborder 2023. »

Nouvelle enquête

Aujourd’hui, Adama Sangaré est libre, toujours maire, mais pas tiré d’affaire. Il a payé sa caution – près de 120 millions de F CFA – mais son dossier a été transféré devant le tribunal de Koulikoro.

Surtout, le pôle économique et financier a ouvert une nouvelle enquête, qui porte sur le découpage et la vente supposée irrégulière de parcelles sur la Zone aéroportuaire de Sénou. Sangaré est cette fois-ci accusé d’atteinte aux biens publics, de corruption, de disposition du bien d’autrui et de complicité de crime d’atteinte aux biens publics – il a été entendu le 18 juin dernier par les enquêteurs. « Il y a plusieurs centaines de plaintes contre lui dans des affaires de parcelles », assure Issouf Sanogo.

Des accusations que l’intéressé rejette en bloc. « C’est le président IBK qui m’a demandé, de manière verbale, d’installer sur cet espace les gens de la Plateforme [des mouvements du 14 juin d’Alger], de la CMA [Coalition des mouvements de l’Azawad] ainsi que les déguerpis de Niamakoro, assure-t-il. Le projet de régularisation des parcelles a été suspendu par le départ précipité de Soumeylou Boubèye Maïga de la Primature, mais toutes les recettes fiscales perçues ont été versées à l’État. »

Le 26 mai, sourire aux lèvres et vêtu d’un grand boubou blanc, Adama Sangaré a fait son grand retour à la mairie centrale de Bamako sous les applaudissements de ses partisans. Il a également retrouvé sa place au sein de la majorité présidentielle.

Arrivé deuxième à l’issue des législatives de mars dernier avec 22 sièges sur les 147 que compte l’Assemblée nationale, l’Adema-Pasj est partie prenante dans les discussions entamées pour résoudre la crise sociopolitique qui secoue le pays. Mais son retour en grâce, il en a conscience, pourrait être de courte durée. Et Adama Sangaré sait désormais sur qui il peut compter. 

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