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Il était une fois le racisme

Plus de quatre-vingts ans après les émeutes qui firent trois cents morts dans la population noire de Tulsa, des survivants demandent réparation.

Par - Valérie Thorin
Mis à jour le 18 juin 2003 à 01:00

Ils sont cent vingt et un hommes et femmes, tous âgés de 82 à 102 ans. Ce sont les survivants des émeutes raciales des 31 mai et 1er juin 1921 à Tulsa (Oklahoma). Le 14 avril, ils ont demandé à la cour du district de cette ville que leur soient enfin versées les réparations recommandées par le rapport de la Commission d’études historiques de l’Oklahoma, publié en 2001. Pour plaider leur cause, des juristes, et non des moindres, planchent sur le dossier : parmi eux Charles Ogletree Jr., professeur de droit à l’université Harvard, et le célèbre avocat californien Johnnie Cochran, qui a gagné une renommée internationale en sauvant le footballeur américain O.J. Simpson accusé de meurtre.
L’affaire est moins simple qu’il n’y paraît. Pour comprendre, il faut revenir en arrière et se replonger dans une Amérique en proie à la haine raciale et à la discrimination. Le 30 mai 1921, un groupe de Blancs s’apprête à lyncher un jeune cireur de chaussures noir, qu’ils accusent d’avoir voulu violer une jeune Blanche dans un hôtel du centre de Tulsa. Le gamin parvient à leur échapper et se réfugie à Greenwood, le quartier noir perché sur une colline et surnommé « Black Wall Street ». Au cours des deux jours qui vont suivre, c’est une véritable « armée » de dix mille Blancs qui déferle sur Greenwood, tuant, pillant, incendiant maisons, commerces, églises. De nombreux policiers et des troupes de la Garde nationale sont de la partie. L’épisode fera trois cents morts, trois mille sans-abri et plus de 2 millions de dollars de dégâts matériels. Le quartier est dévasté.
La Commission d’études historiques a dressé un bilan précis des dommages en s’appuyant sur les constatations de la Croix-Rouge de 1921. Il est par exemple établi que 1 256 maisons ont brûlé alors que 215 autres ont été seulement pillées. La plupart des habitants sont partis s’installer ailleurs, arrangeant opportunément les affaires de nombre de notables de Tulsa qui souhaitaient acquérir de nouveaux terrains pour leurs entrepôts… Ils sont allés en Californie, à Chicago et dans tout le nord-est des États-Unis. L’un d’eux, musicien de jazz, vit encore aujourd’hui à Paris. Ils sont devenus médecins, avocats, enseignants, ouvriers d’usines et/ou leaders de la lutte des Noirs pour les droits civils. Otis Clark, le témoin chouchouté par la presse américaine, maintenant âgé de 100 ans, a été majordome chez des stars du cinéma d’Hollywood comme Charlie Chaplin, Clark Gable ou Joan Crawford.
L’équipe de Johnnie Cochran dispose au total de cent vingt jours, c’est-à-dire jusqu’à la mi-août, pour déposer devant le tribunal les preuves que l’État d’Oklahoma et la ville de Tulsa ont délibérément refusé de dédommager les victimes, alors qu’ils sont responsables des dégâts humains et matériels causés par les émeutes, ainsi que l’établit formellement le rapport de la Commission. Pour les juristes, il est d’ores et déjà évident, même s’il faut encore le prouver, que les autorités cherchent à gagner du temps. Leur raisonnement est cynique : plus les jours passent, plus les plaignants, déjà très âgés, ont des risques de décéder. La somme à débourser in fine sera donc moins élevée.
Ce n’est pourtant pas sur le montant obtenu que Cochran et Ogletree se rémunéreront. Ils affirment travailler pro bono, c’est-à-dire gratuitement, dans l’unique but de faire avancer une cause qu’ils ont à coeur, celle des compensations financières dues par la communauté blanche aux Noirs victimes des troubles du temps de la discrimination raciale. Ce n’est pas une première, il y a déjà une jurisprudence. Les survivants des émeutes de Rosewood (Floride) de 1923 ont pu percevoir 2 millions de dollars. Tout comme ceux des événements de Chicago et de Saint Louis en 1910. Mais c’est effectivement une course contre la montre. C’est pourquoi Me Cochran espère que ces affaires viendront alimenter son débat favori, plus large et très contesté aux États-Unis, sur les réparations dues aux descendants des esclaves.