Histoire

La Belgique, toujours dans le déni de son histoire coloniale

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Mis à jour le 30 juin 2020 à 12h53
Une manifestation Black Lives Matter à Bruxelles, le 7 juin 2020.

Une manifestation Black Lives Matter à Bruxelles, le 7 juin 2020. © Gaelle Henkens/Divergence

Alors que le roi Philippe de Belgique vient de présenter « ses plus profonds regrets pour les blessures » infligées lors de la période coloniale en RDC, peu nombreux sont les Belges connaissant l’histoire coloniale de leur pays. Une situation qui crée la frustration et la colère d’une partie de la population, désireuse de lever le voile sur cette époque.

Avant de publier son livre le 14 mai dernier, Nadia Nsayi ne se doutait pas qu’elle allait prendre les devants de l’actualité. Son ouvrage, Fille de la décolonisation, retrace certes son histoire – sa naissance au Congo en 1984, son arrivée en Belgique à l’âge de 5 ans, son intégration à l’adolescence et l’âge adulte dans une nouvelle société dont elle a dû se familiariser avec les codes. Mais dans son texte, il est surtout question de son identité à elle, la métisse, « avec son aspect de Belgo-Congolaise imprimée sur la peau ». Comme tiraillée entre deux cultures, avec le sentiment implicite au cours de certaines périodes de sa vie de devoir faire un choix.

Tiraillée entre deux cultures

« Je suis devenue noire en Belgique, confie-t-elle timidement. Même si j’ai réalisé toute petite que j’étais la seule Noire à l’école, c’est véritablement à l’université que mes questionnements identitaires se sont réveillés. J’ai rencontré d’autres personnes de culture africaine et en échangeant au fil du temps avec eux, j’ai commencé à creuser mes origines culturelles. Et c’est en me documentant moi-même que j’ai découvert les liens sensibles qui reliaient la Belgique au Congo. »

Panser les plaies

Un travail d’autodidacte a été nécessaire pour une raison précise : la colonisation du Congo par la Belgique est quasiment éludée de l’enseignement scolaire dans le pays européen. Ou du moins, elle n’est jamais abordée de façon critique. « Il y a une forme de honte à regarder le passé en face », déplore Nadia Nsayi. Elle est aujourd’hui devenue politologue et œuvre à démocratiser ce travail de mémoire.

Quelques jours après la manifestation de Black Lives Matter contre les violences policières, la statue du roi des Belges Léopold II a été vandalisée à Bruxelles en juin 2020.

Quelques jours après la manifestation de Black Lives Matter contre les violences policières, la statue du roi des Belges Léopold II a été vandalisée à Bruxelles en juin 2020. © Nicolas Landemard/Le Pictorium/MAXPPP

Une manière de panser les plaies du passé, lesquelles restent manifestement douloureuses dans la société d’aujourd’hui. En attestent les troubles qui ont agité la Belgique ces dernières semaines, dans le sillage de la mort de l’Africain-Américain George Floyd. Dans plusieurs grandes villes du pays, des monuments ou des plaques à l’effigie de personnalités liées à la colonisation, tel l’ancien roi Léopold II, ont été vandalisés, parfois même retirés de l’espace public.

Signes qu’une frange de la population n’accepte plus ce qu’elle considère comme une forme de glorification de la colonisation, voire de racisme. « La jeune génération est plus décomplexée pour faire bouger les lignes que la mienne ou celle de mes parents, analyse Nadia Nsayi. Les déboulonnages expriment une frustration et une colère chez ces jeunes qui ignorent leur culture parce qu’on ne les a pas aidés à la comprendre. »

Une pétition pour retirer un buste de Léopold II

Marie-Fidèle Dusingize, 23 ans, incarne justement cette jeune génération militante. Inscrite en master 1 transition et innovation sociale à l’université de Mons, elle a récemment défrayé la chronique. Le 5 juin, elle a lancé une pétition pour retirer un buste de Léopold II qui trônait dans une des salles de cours de l’université. Ce que l’établissement s’est résolu à faire, à la grande surprise de l’étudiante.

« C’était pourtant mal engagé, écrit-elle à posteriori. Mon post Facebook dans le groupe de l’université appelant à retirer le buste a d’abord été supprimé. Puis un autre étudiant s’en est ému, et a relancé le débat. Le lendemain, ma publication est réapparue, et peu de temps après, l’université a accepté de retirer le buste. Je salue sincèrement leur démarche car ce buste heurtait d’autres étudiants que moi. »

Une forme de racisme structurel

Outre sa casquette d’étudiante, Marie-Fidèle Dusingize enfile aussi parfois celle de chercheuse sur les questions relatives à l’afrodescendance. Née en Belgique et d’origine rwandaise, son entrée à l’université l’a poussée à changer son regard. « Les personnes racisées y sont clairement minoritaires. Et c’est encore pire à mesure que l’on avance dans les études supérieures. C’est là que j’ai vraiment compris qu’il y avait un problème dans notre pays. »

Pour aborder des maux plus profonds, Marie-Fidèle Dusingize invoque une étude réalisée en 2017 par des chercheurs de l’Université catholique de Louvain, l’Université de Liège et l’Université néerlandaise de Bruxelles. Un panel de 805 citoyens belges d’origine africaine répartis entre les trois régions du pays y ont répondu. Et, selon l’étude, « plus de 60 % des personnes sondées sont détentrices d’un diplôme de l’enseignement supérieur, soit un niveau d’éducation plus élevé que celui de la moyenne belge et d’autres groupes issus de l’immigration. Pourtant, le taux de chômage de ces populations est quatre fois supérieur à celui de la moyenne nationale. Plus de la moitié des personnes interrogées occupent en outre un emploi en dessous de leur niveau d’études ».

Selon Marie-Fidèle Dusingize, ces résultats confirment « une forme de racisme structurel dans la société ». « Je suis impliquée dans diverses associations où l’on me rapporte régulièrement des cas de discriminations, poursuit l’étudiante-chercheuse. C’est parfois diffusé insidieusement, à travers des stéréotypes par exemple. S’il y a actuellement un embrasement autour de monuments, notamment ceux à la gloire d’un souverain responsable directement ou indirectement de la mort de millions de Congolais pendant son règne, c’est qu’on ne peut s’attaquer qu’à la partie émergée de l’iceberg, celle qui est visible, pour se faire entendre et faire changer les choses. »

L’histoire coloniale est presque taboue

Dans un pays où l’histoire coloniale est presque taboue, la contestation a en tout cas poussé la classe politique à sortir du bois. La ministre de l’Éducation de la fédération Wallonie-Bruxelles, Caroline Désir, souhaite à présent que « l’histoire du Congo, de sa colonisation et de son indépendance devienne un passage imposé dans l’enseignement, car elle est trop souvent ignorée des élèves et enseignée de façon indirecte sans forcément de lien avec la Belgique ».

Excuses officielles du roi

De son côté, Pascal Smet, secrétaire d’État à l’urbanisme et au patrimoine pour le gouvernement bruxellois, s’engage à lancer un groupe de travail chargé de se prononcer sur le sort à réserver aux références au colonialisme. La princesse Esmeralda, arrière-petite-nièce de Léopold II et membre de la famille royale, est allée jusqu’à plaider depuis Londres, où elle habite, pour des excuses officielles de la Belgique au sujet de la colonisation. Il semblerait qu’elle ait été entendue. Le roi Philippe a présenté le 30 juin ses « plus profonds regrets pour les blessures » infligées lors de la période coloniale.

Des discriminations encore trop présentes dans nos sociétés

Au président Félix Tshisekedi, il a écrit : « À l’époque de l’État indépendant du Congo [1885-1908, NDLR], des actes de violence et de cruauté ont été commis, qui pèsent encore sur notre mémoire collective. La période coloniale qui a suivi a également causé des souffrances et des humiliations. Je tiens à exprimer mes plus profonds regrets pour ces blessures du passé dont la douleur est aujourd’hui ravivée par les discriminations encore trop présentes dans nos sociétés. » Reste que le nom de Léopold II n’a pas été prononcé et que, selon un récent sondage de La Libre Belgique, 80 % des répondants préféraient garder les statues à son effigie.

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