Société

Cameroun : « Le combat contre le colon ne sera jamais doux »

Réservé aux abonnés | | Par - à Yaoundé
Le Camerounais André Blaise Essama, en 2017.

Le Camerounais André Blaise Essama, en 2017. © Reinnier KAZE / AFP

À Douala ou Yaoundé, le nom d’André Blaise Essama est associé à la destruction des symboles de la colonisation. Alors qu’en Afrique, la présence des figures de l’oppression dans l’espace public fait rage, le militant camerounais veut en profiter pour porter haut la voix de son engagement.

Dans les rues de Douala, il est reconnaissable entre mille. Tenues en tissus africains, tengade ou chéchia sur la tête, samaras de cuir aux pieds… Le style vestimentaire d’André Blaise Essama est une revendication à lui tout seul, l’expression d’une « fierté » et de son engagement « contre le colon ».

« On ne peut pas combattre la néo-colonisation avec les outils néocoloniaux », martèle-t-il. La bicyclette avec laquelle cet activiste de 44 ans sillonne les rues du quartier New-Bell est décorée aux couleurs du Cameroun. À l’arrière de l’engin, une plaque indique le nom du père de l’indépendance du Cameroun, Ruben Um Nyobè, l’une de ses sources d’inspiration.

« Décolonisation des rues »

À chaque coin de rue, les passants saluent « Le combattant ». « C’est le surnom que mes codétenus m’ont donné en prison », précise-t-il en passant devant les murs de la prison centrale de Douala.

André Blaise Essama y a été incarcéré à trois reprises au cours des cinq dernières années. À chaque fois pour le même motif : destruction de biens publics.

Son premier séjour à la prison de New-Bell remonte à 2015. Il avait alors écopé de trois mois de prison ferme et d’une amende de 150 000 F CFA pour avoir décapité le monument du général Leclerc à Douala et renversé la statue du soldat inconnu de Bonanjo pour « décoloniser des rues de la ville ». « J’avais adressé plusieurs correspondances à la communauté urbaine de Douala en ce sens, se justifie-t-il. N’ayant pas eu de réponse, il fallait que je passe à la vitesse supérieure. »

Au Cameroun, son geste et la condamnation dont il écope relancent le débat sur les vestiges de la colonisation, mais ses détracteurs sont nombreux. Certains le présentent même comme un « déséquilibré ».

Il faut dire qu’André Blaise Essama cumule dix incarcérations depuis son retour au Cameroun en 1999, après cinq années passées en France, mais aussi une cinquantaine de gardes à vue et quatre séjours dans les services psychiatriques des hôpitaux Jamot de Yaoundé et Laquintinie de Douala.

Provocateur et virulent

Mais l’intéressé n’en a cure. Il préfère dérouler son long CV de militant et souligner que son combat n’a pas faibli depuis de longues années. N’a-t-il pas fait ses classes auprès d’un autre précurseur de la lutte pour le rétablissement de la mémoire des nationalistes, l’activiste Mboua Massock ?

C’était en 1991, alors que le Cameroun connaissait des soubresauts démocratiques. « Mboua Massock m’a formé à la conscience nationale et panafricaine. Je me souviens encore que tous les 8 août, nous allions sur la tombe de Douala Manga Bell à Bonanjo, ainsi que sur celles de Lock Priso et de Ngosso Din. Nous y faisions des incantations en langues bassa et douala », raconte-t-il.

De Ahidjo à Biya, nous sommes en pleine néo-colonisation, car ce sont des présidents choisis par Charles de Gaulle et ses successeurs

Une vingtaine d’années plus tard, André Blaise Essama s’est fait un nom dans la lutte contre le néo-colonialisme. Le 13 janvier 2009, il défraye la chronique à Douala en faisant fouetter une effigie de Paul Biya dans plusieurs carrefours de la ville. « Ceux qui ont pris les rênes du Cameroun ne le méritaient pas. De Ahidjo à Biya, nous sommes en pleine néo-colonisation, car ce sont des présidents choisis par Charles de Gaulle et ses successeurs, explique-t-il. Ceux qui se sont battus pour notre indépendance, nos vrais héros, ont tous été tués. »

Lors de la présidentielle de 2011, il bat campagne en faveur des opposants John Fru Ndi (Social Democratic Front, SDF) et Kah Walla (Cameroon People’s Party, CPP). Provocateur et virulent, il confirme sa popularité en mars 2016, lors de son procès pour la destruction des monuments de Leclerc et du soldat inconnu.

André Blaise Essama reçoit à l’époque plusieurs manifestations de soutien. Une dizaine d’avocats, parmi lesquels Jean de Dieu Momo (aujourd’hui ministre délégué à la Justice), acceptent de le défendre pro bono. Des hommes politiques, comme Joshua Osih ou Anicet Ekanè, le leader du Mandem, l’assistent à chaque audience. Mais cela ne l’empêche pas d’être condamné à six mois de prison ferme et à deux millions de F CFA d’amende (3 000 euros). La facture sera réglée par des Camerounais de la diaspora, décidés à soutenir sa cause.

Quelques victoires

Ses actions finissent par porter quelques fruits. En 2017, à l’occasion d’une campagne destinée à effacer l’héritage colonial, plusieurs rues de Douala sont rebaptisées.

La rue Franqueville devient la rue du Dr Marcel Bebey Eyidi, la rue Pau devient celle du Dr Ernest Betote… En 2018, alors qu’André Blaise Essama a purgé sa peine, la communauté urbaine de Douala va plus loin et fait construire une statue en mémoire de Ruben Um Nyobè. Mais la stèle sera détruite avant la fin des travaux, les chefs Sawa n’ayant pas été préalablement consultés.

L’activiste ne baisse pas les bras, mais change de méthode et crée une association dénommée « Mouvement Hoohaa », dont le but est d’ériger des monuments dédiés aux héros nationaux.

« Nous produisons des statues grâce à des sculpteurs bénévoles, explique-t-il. Nous en avons fait pour Ernest Ouandié, mais aussi pour le Congolais Lumumba. Nous concevons actuellement celle du Guinéen Sékou Touré. L’idée est de proposer ces œuvres aux collectivités territoriales en espérant que les villes africaines s’en servent pour nourrir la mémoire du continent. »

Alors que le débat sur le déboulonnage des vestiges de la colonisation fait rage à travers le monde, André Blaise Essama veut en profiter pour raviver son combat. Les statues du maréchal Leclerc et du soldat inconnu étant désormais gardées et protégées par des barrières, l’infatigable militant met désormais l’accent sur les opérations de sensibilisation.

Il s’est rapproché du mouvement « Urgences panafricanistes » de Kemi Seba, avec lequel il échange régulièrement. « Il faut structurer notre lutte à l’échelle du continent », insiste-t-il. Est-ce la fin des opérations coups de poing qui ont fait sa renommée ? André Blaise Essama se défend d’avoir assoupli ses positions. « Ce combat contre le colon ne sera jamais doux », conclut-t-il.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte