Politique économique

[Tribune] Eco-Franc CFA : le Nigeria a raison… mais le fédéralisme est la seule solution

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Mis à jour le 26 juin 2020 à 12h45

Par  Edgard Gnansounou

Edgard Gnansounou est de nationalités béninoise et suisse. Spécialiste de questions énergétiques et professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, il est également l'auteur de "En finir avec le franc des colonies françaises d'Afrique" (L'harmattan/Études africaines, 2012)

Le président ivoirien Alassane Ouattara et son homologue nigérian, Muhammadu Buhari, le 30 octobre 2017 à Abidjan.au Palais de la Présidence d'Abuja.

Le président ivoirien Alassane Ouattara et son homologue nigérian, Muhammadu Buhari, le 30 octobre 2017 à Abidjan.au Palais de la Présidence d'Abuja. © Présidence ivoirienne

La crise née du futur remplacement du franc CFA par l’eco n’est pas fatale. Une résolution à l’impasse monétaire dans la Cedeao est possible.

À la réunion du 23 juin des chefs d’États de la Zone monétaire ouest-africaine (ZMAO), le président Muhammadu Buhari, du Nigéria, a marqué sa profonde désapprobation devant la création de l’eco, comme successeur au franc CFA à partir du 1er juillet, et a préconisé le report des échéances. Des positions proches de celles exprimées également du côté de Conakry, en Guinée.

Les conditions d’une crise au sein de la Cedeao, entre les pays utilisateurs du futur-ex franc CFA et leurs sept voisins au sein de la communauté régionale, sont donc réunies.

Dans cette controverse, le Nigeria a raison puisque l’Uemoa, en s’emparant du nom de l’eco a fait preuve d’un manque de respect par rapport aux sept autres pays de la Cedeao et, en particulier, envers le Nigéria, qui représente plus de la moitié de la population et environ 70% du PIB de la sous-région. De plus, les conditions de réalisation de cette transition interrogent sur le rôle et les ambitions réelles de la France dans la sous-région.

Aller vers un eco/naira ?

Mais de l’autre côté, Abuja n’a pas démontré ces dernières années de volonté réelle d’aller vers une monnaie unique sous-régionale. Le Nigeria n’a, par exemple, rien fait pour développer une solidarité des réserves de change au sein de la ZMAO.


>>> À lire – Dossier : «L’eco, monnaie de la discorde en Afrique de l’Ouest»


Le peu d’allant de la première économie du continent à soutenir dans la création de la monnaie unique ouest-africaine s’explique par diverses raisons. Le Nigeria s’est lancé – légitimement – dans la construction d’une économie nationale diversifiée et utilise sa monnaie nationale, le naira, comme instrument d’ajustement macroéconomique, notamment pour parer aux évolutions des recettes pétrolières, en dollars américains.

Ainsi, dans le contexte actuel, la création d’une monnaie unique sous-régionale intégrant le Nigeria ne peut se faire dans le cadre des critères de convergence adoptés par la Cedeao. Il faudra en effet du temps au pays pour diversifier son économie et sortir du cycle « prix du pétrole / parité monétaire ».

La solution logique serait d’aller vers un eco/naira c’est-à-dire une monnaie dont le taux de change varierait en fonction des besoins de l’économie dominante de la sous-région, celle du Nigeria, et donc en fonction du prix du pétrole. Cette option est difficilement envisageable, car la plupart des quatorze autres pays de la région ne sont pas des exportateurs de brut.

Une fédéralisation sous-régionale en trois phases

Face à cette impasse stratégique, une autre voie doit se dessiner, portée par une opinion régionale qui doit y être sensibilisée : il s’agit d’une fédéralisation sous-régionale en trois phases.

La première phase consisterait à libérer réellement l’Uemoa de la tutelle française. Cette zone économique, qui a déjà le mérite d’exister et d’être dotée d’une Banque centrale commune, peut constituer une base pour la fédéralisation.

Mais l’Uemoa et sa Banque centrale doivent devenir totalement indépendantes de la France et établir avec l’ensemble des partenaires internationaux les mécanismes nécessaires pour sécuriser les échanges internationaux. La BCEAO, libérée totalement de l’emprise française, devra dans un premier temps conclure un accord directement avec la Banque centrale européenne, puis passer, dans un deuxième temps à un taux de change flottant.

Une Fédération sahélo-guinéenne

Dans une deuxième phase, une Fédération sahélo-guinéenne sera construite à partir d’une Uemoa émancipée et réunira 14 pays de l’Afrique de l’Ouest avec un espace politico-économique cohérent qui pourra compter sur un marché intérieur de taille suffisante pour soutenir une véritable industrialisation. Cette fédération sera dotée de la nouvelle monnaie – l’eco – qui profitera de l’expérience d’une BCEAO indépendante et rénovée. Chacun des quatorze États fédérés gardera sa souveraineté sur ses ressources naturelles, mais le gouvernement fédéral veillera à ce que ces ressources soient exploitées et utilisées dans l’intérêt des populations de la Fédération. Il fera aussi prévaloir, sur toute l’étendue de la fédération, une gouvernance démocratique et le respect de l’État de droit.

Dans la troisième phase, cette Fédération lancera avec la République fédérale du Nigeria une nouvelle dynamique pour une intégration régionale plus effective car impliquant deux partenaires aux poids économique et politique moins déséquilibrés. Dans un premier temps, ceci pourra prendre la forme d’une confédération qui ferait l’apprentissage du consensus et permettrait ainsi de dépasser les limites institutionnelles actuelles de la Cedeao.

Le but ultime est de parvenir à une Fédération des États de l’Afrique de l’Ouest (Fedeao), mais il faudra se donner le temps nécessaire pour que le Nigeria réussisse la diversification en cours de son économie et que la Fédération sahélo-guinéenne bâtisse les fondations solides de son industrialisation, comme le fait le Nigeria, et en partenariat étroit avec lui.

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