Agroalimentaire

Barry Callebaut, Cargill, Olam… Comment les géants du cacao se sont mis au « vert »

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 30 juin 2020 à 11h18
Culture de cacao à Bobia, Gagnoa, Côte d'Ivoire.

Culture de cacao à Bobia, Gagnoa, Côte d'Ivoire. © Thierry Gouegnon/REUTERS

Pressée par la Côte d’Ivoire, le Ghana et les consommateurs, la filière cacao investit dans la traçabilité des fèves et la lutte contre la déforestation.

Quelque 122 000 plantations en Côte d’Ivoire et 31 800 au Ghana cartographiées par Cargill pour assurer la traçabilité des fèves. Distribution de plus de 1,7 million de plants de cacaoyers au Ghana par Olam. Formation de 280 000 cultivateurs organisée par Barry Callebaut et développement de 15 000 hectares de culture en agroforesterie soutenu par Ferrero. Ces dernières semaines, les leaders mondiaux de l’or brun ont multiplié les annonces pour témoigner des progrès enregistrés dans la bataille pour rendre la filière du chocolat plus durable.

Le sujet, crucial pour la Côte d’Ivoire et le Ghana qui assurent plus de 60 % de l’approvisionnement mondial de cacao, l’est aussi pour les négociants, transformateurs et chocolatiers, sommés par les consommateurs de proposer des tablettes et confiseries plus responsables. Reste que la mesure de l’impact réel des actions est complexe, tant le secteur est éclaté et les enjeux économiques, sociaux et environnementaux nombreux, de la certification des fèves aux revenus des planteurs en passant par la lutte contre la déforestation et la question du travail des enfants.

Fruit d’un partenariat public-privé

Si les acteurs privés rappellent que leur engagement pour le développement durable ne date pas d’hier – 2003 pour Cargill (troisième négociant mondial de fèves, 113,4 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2019), 2004 pour Olam (géant mondial de l’agribusiness, 32,9 milliards de dollars de CA en 2019) par exemple – et qu’ils développent chacun des programmes dans ce domaine (Transparence Cacao de Cémoi depuis 2015, entre autres), un pas a été franchi il y a près de trois ans. En novembre 2017, un partenariat public-privé a été conclu entre, d’un côté, les gouvernements ivoirien et ghanéen et, de l’autre, la Fondation mondiale du cacao (WCF), représentant 80 % des entreprises du secteur (avec le soutien de l’Initiative pour le commerce durable et de la Prince of Wales’s International Sustainability Unit).

Baptisé « Initiative forêt et cacao », ce partenariat a permis de fixer des objectifs communs aux 35 acteurs privés aujourd’hui signataires*, assorti de l’engagement de publier un bilan annuel.

C’est dans ce cadre que les géants du cacao et du chocolat ont mis en avant leurs efforts. Concrètement, ils présentent leurs avancées chiffrées dans trois domaines : la protection de la forêt (nombre d’arbres replantés, cartographie des exploitations pour éviter la culture en zones protégées, pourcentage de cacao provenant d’un approvisionnement direct et traçable jusqu’à l’exploitation), la production durable (nombre d’hectares de cacaoyers réhabilités, nombre de formations dispensées) et l’inclusion sociale (nombre de consultations des communautés, de programmes à destination des jeunes et des femmes). Ce qui permet à la puissante WCF de présenter un bilan global positif.

« Depuis début 2018, ce sont plus de quatre millions d’arbres qui ont été plantés, plus d’un million d’exploitations cartographiées et près d’un million d’agriculteurs formés aux bonnes pratiques agricoles », met en avant Ethan Budiansky, directeur en charge de l’environnement au sein de WCF. Promise pour 2022, la cartographie complète des exploitations – utilisée pour établir la traçabilité des fèves – pourrait, selon lui, être totalement réalisée avec un an d’avance, dès 2021.

Nette réduction des pertes de forêts primaires

Cette mobilisation, avec d’autres initiatives dont le programme REDD+ mené par les Nations unies, expliquerait la réduction de 50 % en 2019 par rapport à l’année précédente des pertes de forêts primaires en Côte d’Ivoire et au Ghana, selon un article publié début juin par le World Resources Institute, qui salue une évolution « encourageante » mais méritant d’être confirmée dans les années à venir. Pour rappel et sur le temps long, si le Ghana a su limiter les pertes, la Côte d’Ivoire a vu ses forêts décimées, passant de 16 millions d’hectares dans les années 1960 à environ deux millions actuellement, selon les chiffres officiels.

L’« Initiative forêt et cacao » instaure de fait une concurrence entre les différents acteurs, tous souhaitant présenter le meilleur profil possible – bien que ces derniers s’en défendent. « Il y a une émulation mais aussi du partage d’expérience, insiste Ethan Budiansky de la WCF. Touton a ainsi présenté aux autres acteurs sa pratique de cocréation de chaînes d’approvisionnement, développée en Côte d’Ivoire et répliquée au Ghana, quand Mondelēz [25,8 milliards de dollars de CA en 2019] a fait de même avec la méthodologie High Carbon Stock Approach (HCSA, développée par les industriels de l’huile de palme, ndlr) pour réduire la déforestation. »

Même son de cloche de la part des acteurs privés. « Il s’agit de coopétition puisque la concurrence est vertueuse, chacun essayant de faire plus sur son réseau d’approvisionnement, dans un contexte de renforcement du cadre réglementaire avec notamment l’adoption récente d’un nouveau Code forestier en Côte d’Ivoire et la volonté des gouvernements ivoirien et ghanéen de mettre en place une surveillance satellite commune des zones d’exploitation », détaille Antoine Resk Diomandé, responsable RSE de Cémoi (750 millions d’euros de CA en 2019), qui indique avoir géolocalisé plus de 80 % de ses 30 000 planteurs-fournisseurs en Côte d’Ivoire et consacrer 6 millions d’euros par an à son programme Transparence cacao.

Le développement durable : un nouveau « modèle économique »

« Le développement durable, qui fait partie de notre ADN, devient un modèle économique puisqu’il est intégré dans la façon dont on organise nos chaînes d’approvisionnement », avance Lionel Soulard, le directeur général pour l’Afrique de l’Ouest de Cargill. Si le groupe américain a fait du Ghana son « laboratoire pour la traçabilité » en développant à partir de 2016 un système d’achat direct aux producteurs avec paiement électronique, il a dû procéder à des ajustements en Côte d’Ivoire où l’achat (300 000 tonnes par an environ sur les 2 millions produites) se fait principalement auprès de coopératives (rendant plus complexe le suivi des fèves).

Outre la cartographie GPS des plantations (avec leur emplacement, taille et rendement), Cargill a mis en place un système de traçabilité des sacs de fèves et un autre de gestion des coopératives aujourd’hui utilisé par 70 des 128 structures paysannes partenaires. Aux 40 employés maison (mobilisés sur l’ensemble des actions développement durable du groupe), s’ajoutent près de 1 000 personnes – employés de prestataires de service – travaillant à la cartographie GPS des plantations et 1 000 autres mobilisées pour dispenser des formations aux cultivateurs. Sur les trois dernières années, le groupe a mobilisé 12 millions de dollars en Afrique pour agir sur la traçabilité, la cartographie et le système de management des coopératives.

Pour le secteur privé, cette compétition encourage l’innovation. Cargill teste cette année deux nouveaux programmes d’agroforesterie – l’un dit de basse intensité (avec 70 arbres par hectare), l’autre de haute intensité (avec 140 arbres/ha) – pour déterminer lequel permet de mieux conjuguer productivité et protection des sols avant de le diffuser. Le singapourien Olam, qui a tracé 70 % de sa chaîne d’approvisionnement directe et réalisé plus de 78 000 formations l’an passé en Côte d’Ivoire et au Ghana, prévoit de créer des fonds public-privé pour la conservation et la réhabilitation des forêts.

Traçabilité : entre protection des données et impatience des ONG

Pour autant, ces avancées ne se sont pas faites sans tensions. Début janvier, l’ONG de défense de l’environnement Mighty Earth, mécontente de la lenteur des efforts de traçage, a publié sa « carte responsabilité pour le cacao » nourrie des informations communiquées par les organismes de certification (Rainforest Alliance et Fairtrade International) et par un nombre restreint d’entreprises.

« Après la diffusion de la carte, beaucoup de groupes – Cargill, ECOM, Hershey’s, Nestlé, Mars, Mondelez, Cémoi, Halba, Lindt, Tony’s Chocolonely, entre autres – ont rendu public le nom de leurs coopératives fournisseurs », se félicite Etelle Higonnet, directrice de campagne senior de l’ONG, prévoyant une actualisation de la carte d’ici à début juillet. « Malheureusement, Barry Callebaut [numéro un mondial du chocolat industriel, 6,7 milliards d’euros de CA en 2019], Touton, Olam et Ferrero refusent toujours de le faire malgré nos multiples interpellations », pointe la responsable associative. Interrogé sur ce point, Olam, qui ne communique pas sur le volet financier de ses actions, réplique en expliquant être soumis à une « responsabilité légale de protection des données de ses fournisseurs ».

Au-delà de cette problématique, plusieurs observateurs tempèrent l’effet de la traçabilité, principal axe d’avancée de l’« Initiative forêt et cacao » jusqu’à présent. Et en soulignant les limites : les risques de contournement, son coût pour les différents acteurs, son impact au mieux indirect sur la protection des forêts. « C’est à la fois la clé – si une fève n’est pas tracée, elle n’est pas certifiée et ne peut pas accéder aux marchés de consommateurs les plus attractifs – et la faiblesse puisqu’elle ne joue qu’à la marge sur la durabilité de la filière et le défi de la création de valeur ajoutée localement », souligne Maxime Cumunel, adjoint au directeur de la Fondation Farm.

« Face à un problème complexe comme la déforestation, avec des enjeux environnementaux mais aussi économiques et sociaux, la traçabilité reste un moyen de s’assurer que la chaîne d’approvisionnement n’incite pas les producteurs de cacao à détruire la forêt », se réjouit Lionel Soulard de Cargill. Autrement dit, le secteur privé fait sa part du chemin. Pour s’assurer de l’impact maximal sur le terrain, l’ensemble des acteurs de la filière, publics et privés, savent qu’il faudra poursuivre les efforts. Ensemble.

_______________________________

(*) Liste des signataires :

Barry Callebaut, Blommer Chocolate Company (1), Cargill Cocoa and Chocolate, Cémoi (1), Chocolats Halba (2), Cocoanect, Cococo Chocolatiers, ECOM Group (2), Fazer, Ferrero, GCB Cocoa (1), General Mills Inc., Godiva Chocolatier Inc., Guittard Chocolate Company, The Hershey Company, Indcresa (2), Kuapa Kokoo (2), Lindt & Sprüngli Group, Marks & Spencer Food, Mars Wrigley, Meiji Co. Ltd.(2), Mondelēz, Nestlé, Olam Cocoa, PBC Limited(2), Sainsbury’s, SIAT(1), Sucden, Tesco, Toms Group (2), Touton, Unilever (1), UPL (1), Valrhona, J.H. Whittaker & Sons(2).
(1) Côte d’Ivoire uniquement (2) Ghana uniquement.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3094_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte