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Politique

Côte d’Ivoire : l’exil très politique de Noël Akossi-Bendjo (1/4)

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Mis à jour le 01 juillet 2020 à 14h39
Noël Akossi-Bendjo, ancien maire PDCI du Plateau, en mai 2019, à Paris, où il vit en exil.

Noël Akossi-Bendjo, ancien maire PDCI du Plateau, en mai 2019, à Paris, où il vit en exil. © Vincent FOURNIER/JA

« Ces maires africains fauchés en plein vol » (1/4) – Accusé de détournement de fonds, Noël Akossi-Bendjo, l’ancien élu du Plateau, la plus riche commune d’Abidjan, vit en exil à Paris. Autrefois tenté par la magistrature suprême, il a remisé ses ambitions au placard. Cadre du PDCI, il soutient désormais la candidature de Bédié à la présidentielle.

À Abidjan, le Plateau est une commune à part. Elle compte moins de 10 000 résidents, mais concentre l’essentiel du pouvoir économique et politique. Elle raconte les paradoxes de l’économie ivoirienne, ses forces et ses faiblesses, ses fortunes tape-à-l’oeil aussi bien que sa pauvreté galopante. Tous les jours, les sirènes des convois du chef de l’État et des membres du gouvernement retentissent. Tous les jours, au volant de leurs voitures ou entassés dans des minibus, des milliers d’Ivoiriens quittent les quartiers nord de la ville pour venir y travailler.

Cadre du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), Noël Akossi-Bendjo en fut le tout-puissant maire pendant plus de dix-sept ans. Il y avait son club de cigares, régnait sur son électorat traditionnel ébrié et maîtrisait parfaitement ses particularités électorales.

Et puis, tout s’est brusquement écroulé en août 2018 : en mission en Europe, il est soudainement révoqué pour des soupçons de détournement de fonds publics, faux et usage de faux. Sur le conseil de ses avocats, il choisit de ne pas rentrer à Abidjan. Onze mois plus tard, la justice ivoirienne le condamne à vingt ans de prison ferme et à plus de 10 milliards de francs CFA (environ 16 millions euros) d’amende.

Depuis, c’est à Paris, où il possède un bel appartement à deux pas de la place de l’Étoile, que s’écrit son quotidien. « Cela fait deux ans que je suis en exil en France, nous explique-t-il, confortablement installé dans un luxueux salon de l’hôtel de Sers, situé non loin de chez lui. J’attends que les conditions soient réunies pour que je puisse rentrer. Mais je ne suis pas en exil doré comme j’entends parfois dire : mes libertés sont mises à mal. »

Derrière Bédié, « le sage »

« L’exil n’est jamais un plaisir, mais on s’adapte et on reste positif », ajoute-t-il en reposant sa tasse de thé. Ingénieur en génie chimique de formation, il a profité de ces mois de confinement pour passer du temps en famille, avec son épouse, ses enfants et ses petits-enfants.

Pendant qu’il faisait – comme il le dit lui-même en plaisantant – du « babysitting », la vie politique ivoirienne a connu un coup d’accélérateur. Fin juin, Henri Konan Bédié a officialisé sa candidature à l’investiture du PDCI. L’ancien chef de l’État, renversé par un putsch le 24 décembre 1999, aura un seul adversaire lors de la convention qui doit se tenir fin juillet : Kouadio Konan Bertin, dit KKB.

Autrefois tenté par la magistrature suprême, Akossi-Bendjo, 69 ans, a remisé ses ambitions au placard. Son candidat, c’est Henri Konan Bédié : « La politique est la saine appréciation des réalités du moment. La sagesse nous oblige à nous réunir autour d’un sage. Le président Bédié est le seul capable de réunir le PDCI et, plus largement, les Ivoiriens. »

En février, il s’est rendu à La Haye et à Bruxelles pour s’entretenir – au nom du PDCI – avec Gbagbo et Blé Goudé.

L’âge avancé de l’ancien chef de l’État – 86 ans – n’est-il pas un handicap ? « Je suis pour l’alternance et le renouvellement. Mais à quel âge décide-t-on que l’on est jeune ou vieux ? Il y a des jeunes avec un esprit vieux, et vice-versa. Ce qui compte, c’est l’âge des idées. Ce qui compte, c’est l’équipe que vous constituez autour de vous, avec des gens compétents et de toutes les générations. »

Depuis Paris, Noël Akossi-Bendjo tente de continuer à peser sur le destin du PDCI – officiellement, il en est toujours le secrétaire exécutif chargé de l’organisation et de la mobilisation. Avant que la France ne se confine, en mars dernier, il avait rencontré Guillaume Soro, l’ancien président de l’Assemblée nationale, lui aussi en exil sur les bords de Seine.

L'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo à son arrivée dans la salle d'audience de la Cour pénale internationale à La Haye, aux Pays-Bas, le mardi 15 janvier 2019.

L'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo à son arrivée dans la salle d'audience de la Cour pénale internationale à La Haye, aux Pays-Bas, le mardi 15 janvier 2019. © Peter Dejong/AP/SIPA

En février, il s’était rendu à La Haye, aux Pays-Bas, puis à Bruxelles, en Belgique, pour s’entretenir – au nom du parti – avec Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé. Il avait également participé à la préparation de la rencontre entre Gbagbo et Bédié, en juillet 2019, à Bruxelles.

Pourtant, force est de constater qu’il n’est plus aussi influent qu’avant. L’exil et le temps ont fait leur œuvre. Et au PDCI, tous ne l’ont pas soutenu – il ne l’avoue pas, mais cela l’a blessé, lui qui fut l’un des piliers de l’ancien parti unique.

Des hauts et des bas

Enfant d’une famille modeste, Noël Akossi-Bendjo s’est d’abord lancé dans les affaires avant de basculer en politique. Ses études achevées au Canada, il intègre la Société ivoirienne de raffinage (SIR) à la toute fin des années 1970. Il gravit les échelons et en devient le directeur général, de 1997 à 2000.

À cette époque, il s’est déjà fait un petit nom dans le monde politique. Au sein de l’intelligentsia ivoirienne, le mélange des genres est monnaie courante. C’est presque la clé du succès. Coopté au sein du PDCI par Hortense Aka Anghui, ministre d’Houphouët et inamovible maire de Port-Bouët durant quatre décennies, Akossi-Bendjo applique la recette avec succès.

À la fin des années 1990, lui et plusieurs autres membres du parti, dont Djéni Kobina, se prennent à rêver d’un renouvellement. Ils se font appeler les « rénovateurs », mais ne réussissent pas à se faire entendre et sont plusieurs fois mis en minorité – le courant finira d’ailleurs par disparaître au début des années 2000.

Pour Bendjo commence alors une longue traversée du désert. Il parvient à remporter la mairie du Plateau, en mars 2001, mais est tenu à l’écart de la direction du PDCI.

Plus proche du Sphinx

C’est fin 2012 qu’il fait son retour sur le devant la scène. Nommé secrétaire à l’organisation du parti, il en devient de facto le numéro trois – Bédié a apprécié son implication dans la campagne pour la présidentielle. Fort d’une assise financière importante, il tisse sa toile au sein du parti, utilisant notamment sa fondation Benianh pour coopter un certain nombre de jeunes, à qui il offre des bourses et qui deviendront ses obligés.

Henri et Henriette Konan Bédié lors de la campagne pour la présidentielle de 2010, à Abidjan.

Henri et Henriette Konan Bédié lors de la campagne pour la présidentielle, le 27 octobre 2010, à Abidjan. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Son mariage avec Lydie Assita Dao le rapproche par ailleurs du couple Bédié. Membre de la famille royale d’Abengourou, cette femme d’affaires fut l’épouse d’un proche du Sphinx et est une amie intime de l’ancienne Première dame. Akossi-Bendjo devient un généreux donateur de Servir, la fondation d’Henriette Bédié et, en tant que maire du Plateau, il célèbre le mariage de leur fils, Jean-Luc.

Il est alors sûr de lui et de sa force. Au sein de la direction du PDCI, il forme un tandem avec Maurice Kakou Guikahué, le secrétaire exécutif. Leurs épouses sont amies et les deux couples déjeunent ensemble tous les mardis au domicile des Bendjo.

Théorie du complot

La mairie du Plateau, dont il a si longtemps tenu les rênes, a-t-elle été le lieu de détournements massifs ? Selon la justice ivoirienne, plusieurs milliards de francs CFA de recettes publicitaires se sont envolés. « Il y a aussi eu deux rapports accablants de l’inspection générale qui ont dévoilé tout un système de fausses factures », précise un conseiller municipal.

Accusé de détournements massifs, il a toujours dénoncé un complot politique.

L’intéressé a lui toujours dénoncé un complot politique. « C’est à cause du refus du PDCI de rejoindre le parti unifié, assure-t-il. Nos adversaires ont voulu m’humilier et humilier le parti. » « Nous savions depuis près d’un an que le pouvoir s’attaquerait à lui », abonde un de ses proches.

En début d’année, ses avocats ont déposé un recours devant la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP). En attendant une issue favorable, c’est depuis Paris qu’il suivra la présidentielle d’octobre. Et sur le sujet, il a un avis très tranché : « Nous sommes en train de reproduire les conditions de l’élection présidentielle de 2010. Il faut trouver les moyens d’imposer à Alassane Ouattara les conditions pour des élections justes et transparentes, sinon nous allons tous dans le mur. »

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