Diplomatie

Entre l’Égypte et la Libye, une relation tumulteuse depuis 1969

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Mis à jour le 26 juin 2020 à 10h52
Le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi (au centre), le maréchal Khalifa Haftar (à dr.) et le porte-parole du parlement libyen installé à Tobrouk, Aguila Saleh, le 6 juin 2020, au Caire.

Le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi (au centre), le maréchal Khalifa Haftar (à dr.) et le porte-parole du parlement libyen installé à Tobrouk, Aguila Saleh, le 6 juin 2020, au Caire. © AFP

Soutien du maréchal Khalifa Haftar, l’Égypte a présenté le 6 juin une nouvelle initiative de paix pour la Libye et joue un rôle influent dans le conflit. Pour quelle raison ? L’explication est à chercher dans la relation historique entre ces deux voisins.

Après sa tentative de coup d’État à Tripoli en février 2014, Khalifa Haftar, ancien protégé de la CIA américaine tombé en disgrâce, s’est attiré le mépris de nombreux Libyens. En Égypte, en revanche, les dirigeants ont tout de suite pris au sérieux voire respecté ce commandant qui promettait de s’attaquer aux groupes « terroristes ». Le Caire considérait alors que l’Est de la Libye, qui s’étend de Syrte à la frontière égyptienne, était devenu un dangereux repère de milices islamistes. Haftar l’éradicateur devait faire place nette.

Mais cet enjeu sécuritaire ne suffit pas à expliquer le rôle influent que joue l’Égypte dans la guerre civile libyenne depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011 — le 6 juin, le Caire a présenté une nouvelle initiative de paix pour le pays. De quoi est faite la relation égypto-libyenne ? D’admiration, d’espoirs déçus, de coups de colère mais aussi de réconciliations. Avant Abdel Fattah al-Sissi et le maréchal Haftar, d’autres couples politiques ont écrit cette histoire tumultueuse.

Gamal Abdel Nasser, l’idole déchue

Kadhafi n’était qu’un élève dans le Fezzan, région du Sud-Ouest de la Libye, lorsque son héros Gamal Abdel Nasser, alors président de la République arabe d’Égypte, est sorti vainqueur de la bataille du canal de Suez contre Israël, la France et le Royaume-Uni, en 1956. « Il était issu d’une famille modeste, mais il écoutait les discours de Nasser sur le panarabisme et le nationalisme avec beaucoup d’admiration. C’était un grand admirateur du chef de l’État égyptien », explique Jalel Harchaoui, politologue et chercheur à l’Institut Clingendael de La Haye.

Au même moment, le plan du président américain Eisenhower pour forger des amitiés avec les nationalistes arabes de l’époque post-coloniale échoue. « Même s’il a été aidé par les États-Unis, Nasser décide de se ranger du côté de l’URSS », poursuit Harchaoui. Des milliers de soldats soviétiques s’installent en Égypte. Mais la défaite face à Israël en 1967 a tout changé pour le dirigeant égyptien. « Son idéologie est morte dans cette bataille perdue, et l’Égypte a perdu le Sinaï et a dû se retirer du Yémen », rappelle le chercheur.

Mouammar Kadhafi et Gamal Abdel Nasser, en décembre 1969, à l'occasion de la conférence arabe de Rabat.

Mouammar Kadhafi et Gamal Abdel Nasser, en décembre 1969, à l'occasion de la conférence arabe de Rabat. © Rhata Benghatit/AFP

Nasser est déjà extrêmement affaibli quand en 1969, Mouammar Kadhafi et Abdel Fattah Younès renversent Idris Ier, alors roi de Libye. À leurs côtés figure un jeune officier né à Ajdabiya, dans l’Est du pays : Khalifa Haftar. « Juste après la révolution du 1er septembre 1969, trois jours plus tard à peine, Kadhafi s’est rendu au Caire et a voulu rencontrer son professeur, raconte Jalel Harchaoui. Nasser était déjà politiquement mort, et n’avait pas conscience avant cela d’une potentielle révolution en Libye. »

À 27 ans, Kadhafi s’impose alors comme le leader de la Libye. « Nasser était horrifié. Il avait peur parce que ce qu’il a vu était une figure folle. Certes charismatique, mais lunatique », raconte le politologue. Le président égyptien n’est pas d’un grand appui pour le nouveau chef libyen. « Il a aidé les Algériens dans les années 1950 quand il était au sommet de sa carrière, mais en 1969, il était faible et son idéologie était morte », insiste-t-il.

Sadate, de la paix à la rupture

À la mort de Nasser, en septembre 1970, son vice-président Anouar el-Sadate prend le pouvoir. Alors qu’officiellement, l’Égypte n’entretient pas de lien avec Israël, Sadate adresse des messages secrets à l’État hébreu dès février 1971. « Il leur demandait de rendre le Sinaï à l’Égypte, et en retour il signerait un pacte de non-agression, détaille Harchaoui. Sadate voulait montrer qu’il était différent de Nasser, qu’Israël avait besoin de ce pacte parce que l’Égypte était le pays arabe le plus grand, le plus peuplé et le plus influent. Bien sûr, Israël n’a jamais répondu. »

L’année suivante, le nouveau président expulse près de vingt mille soviétiques d’Égypte. Un énorme clin d’œil envoyé à Washington. « C’était un peu la chanson « Voulez-vous coucher avec moi » », s’amuse Harchaoui. Selon le New York Times, il s’agit du « revers diplomatique le plus sévère que l’Union soviétique ait subi depuis qu’elle a commencé à acheter des amis et à influencer les nations du tiers-monde non communiste ». L’Égypte ne reçoit aucune réponse des États-Unis, ni sur la récupération du Sinaï, ni sur le pacte de non-agression proposé à Israël. 

Le 6 octobre 1973 éclate la bataille de Yom Kippour. « Octobre 1973 est une montée en puissance progressive orchestrée par Sadate, qui demande à d’autres pays arabes – Algérie, Syrie, Libye – de l’aider. » Lesquels acceptent. « Kadhafi aimait entendre Sadate parler d’entrée en guerre contre Israël. Il voyait en lui un Nasser 2.0, ce qui était naïf », juge Harchaoui.

Sadate évoque un « grand complot » et accuse Kadhafi de vouloir isoler l’Égypte du monde arabe

Car, en réalité, Sadate cherche à tout prix à se démarquer de son prédécesseur. Nasser était proche de l’URSS ? Sadate expulse les soviétiques et tente de se rapprocher de Washington. Nasser a perdu en 1967 ? Sadate veut apparaître comme le vainqueur de Yom Kippour. Nasser emprisonnait les Frères musulmans ? Sadate leur accorde des libertés, voyant dans le « nassérisme » son véritable adversaire.

« Quand Kadhafi envoie une expédition pour aider l’Égypte, il remarque très vite que Le Caire n’essaye pas vraiment de gagner la guerre, et que Sadate se sert de ce spectacle militaire pour relancer ses discussions avec Israël », conte Jalel Harchaoui. Vert de rage, le Guide rappelle ses troupes à la maison en janvier 1973. Lorsque Sadate frappe les Israéliens par surprise le 6 octobre 1973, en plein Ramadan, « Kadhafi panique. » Une deuxième expédition est envoyée au front. Khalifa Haftar en fait partie.

Pour autant, la première évaluation de Kadhafi sur Sadate est correcte : l’objectif premier du président égyptien reste d’effrayer Israël, pour mieux négocier le traité de paix qu’il a en tête. La Libye et l’Algérie se sentent trahis. Et en gardent un goût amer.

La relation entre le Guide et Anouar el-Sadate se détériore nettement. Ce dernier, dans une interview donnée à l’Associated Press, accuse Kadhafi de vouloir isoler l’Égypte du monde arabe, et évoque un « grand complot » dont Kadhafi serait « l’agent. » Une guerre de quatre jours éclate entre voisins entre 1977. C’est grâce aux efforts diplomatiques de l’Algérien Boumédiène et du palestinien Arafat qu’un cessez-le-feu est décrété.

Sadate paix le prix fort de sa politique : il est assassiné le 6 octobre 1981 par les cellules les plus radicales des Frères musulmans. « Vous ne pouvez pas être amis avec Jamiat al-Ikhwan d’une part, et travailler avec Israël d’autre part », conclut Harchaoui. Une fois de plus, les projecteurs se braquent vers le vice-président en poste : Hosni Moubarak.

Avec Moubarak, cap sur la réconciliation

Moubarak arrive au pouvoir auréolé de sa gloire militaire : il était commandant des forces armées lors de la victoire de 1973 sur Israël. Au début, l’homme n’est pas un grand fan du Guide libyen. Au point de le piéger pour lui faire reconnaître sa responsabilité dans l’assassinat d’Abdelhamid Baccouche, l’ancien Premier ministre libyen. Moubarak accuse Kadhafi de « financer le terrorisme international ».

En mai 1984, un incident grave survient à Tripoli. Le Front national pour le salut de la Libye, un groupe d’opposition politique au régime, attaque le complexe de Bab al-aziziyah, résidence privée de Mouammar Kadhafi. « Ça l’a effrayé, parce qu’il a réalisé qu’il pouvait être attaqué par la force chez lui, explique Harchaoui. Kadhafi décide donc de faire un pas vers Moubarak, et de cultiver l’amitié avec son voisin. »

Le rapprochement prend du temps. Les premiers effets se ressentent à la fin des années 1980, après des efforts soutenus de Kadhafi. Le Guide aide l’Égypte à réintégrer la Ligue arabe – elle en avait été exclue en 1979 – et soudoie tout ce que le voisin compte comme officiels, y compris les moukhabarat (services secrets). Kadhafi annonce aussi la construction d’un pipeline allant de Tobrouk vers l’Égypte – le projet ne s’est jamais concrétisé. En octobre 1989, le colonel Kadhafi effectue sa première visite en Égypte depuis 16 ans.

L’Égypte de Moubarak contribuera à réhabiliter Kadhafi sur la scène internationale

À la même époque, Hosni Moubarak réussit à rétablir ses relations avec l’Algérie, l’Arabie Saoudite, et la Palestine. En 1990, les ministres des Affaires étrangères de la Ligue Arabe acceptent que le siège de l’institution revienne au Caire. « Moubarak a beaucoup apprécié de revenir en grâce au sein de la Ligue Arabe, cela lui offrait la possibilité de travailler à nouveau à l’édification d’un monde arabe. C’est grâce à Kadhafi que cela a été possible », détaille Harchaoui.

Moubarak saura se montrer reconnaissant, lorsque son voisin libyen se retrouvera en difficulté. Les prix bas du pétrole , l’effet des sanctions américaines, la guerre au Tchad et la présence en interne d’une résistance déterminée à se débarrasser de lui… Kadhafi doit déjà faire face à plusieurs défis lorsqu’en 1990, Khalifa Haftar et quelques-uns de ses 700 hommes sont enlevés après des pertes désastreuses dans le sud. Le Guide désavoue son chef de corps du corps expéditionnaire.

Haftar fait défection lorsqu’il promet au président tchadien Hissane Habré qu’il est désormais un opposant résolu à Mouammar Kadhafi. Soutenu par les États-Unis, il monte une task force à la frontière libyenne. Le renversement d’Habré par Idriss Déby Itno en 1990 contrarie ses plans. Kadhafi réclame que le militaire lui soit livré. « La CIA exfiltre donc Haftar dans l’État de Virginie, il est fait citoyen américain au même titre que 300 autres hommes de l’armée nationale libyenne », raconte Harchaoui.

Un an plus tard, en 1992, Hosni Moubarak propose sa médiation. « Il envoie une délégation égyptienne à Washington, avec un message de réconciliation à l’attention de Haftar, rappelle le chercheur. La rencontre a lieu sous surveillance américaine. » Le rôle de l’Égypte de Moubarak était donc très important pour réhabiliter Mouammar Kadhafi sur la scène internationale.

À compter de ces années 1990, la réconciliation entre voisins est définitivement scellée. Se forge un destin commun dont l’ironique épilogue est la chute concomitante de Hosni Moubarak et Mouammar Kadhafi en 2011.

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