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Politique

Bénin : Léhady Soglo, le prince en exil (2/4)

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L'ancien président du bénin Nicéphore Soglo et son fils aîné, Léhady, en 2006.

L'ancien président du bénin Nicéphore Soglo et son fils aîné, Léhady, en 2006. © Erick-Christian Ahounou / AFP

« Ces maires africains fauchés en plein vol » (2/4) – Héritier naturel d’une puissante famille politique, Léhady Soglo vit désormais loin des siens. Condamné à dix ans de prison pour abus de fonction, il n’entend pas raccrocher les gants pour autant.

Il y a quelque chose de shakespearien dans le destin de Léhady Soglo. Prince déchu, il est Prospero dans La Tempête. Celui qui par naissance avait tout, le pouvoir et l’argent, et qui, ostracisé par une partie des siens, trouve refuge sur une île lointaine.

Qu’a-t-il pensé lorsqu’il a vu Luc Atrokpo, qui fut un temps son compagnon de route, revêtir l’écharpe de maire de Cotonou, le 6 juin dernier ? Et qu’avait-il ressenti, quelques semaines plus tôt, en entendant son propre père, l’ancien président Nicéphore Soglo, dire que la défection d’Atrokpo, passé de la Renaissance du Bénin (RB) à la majorité présidentielle, était « une bonne leçon pour Léhady » ? Quel rôle joue-t-il dans la recomposition de l’opposition ? Pour le savoir, il faut sonder ses proches. Léhady Soglo, lui, ne souhaite pas se confier.

En exil en France depuis août 2017, l’ancien maire de Cotonou panse ses plaies loin du tumulte politique béninois et s’astreint à un silence quasi monacal. « Il craint qu’une prise de parole publique ne le desserve, nous expliquait un membre de son entourage que nous avions rencontré à la fin du mois de juin. Il sait que la justice peut avoir la main très lourde envers les opposants en exil. »

Il ne pensait pas si bien dire… Le 1er juillet, la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET) a reconnu Léhady Soglo coupable d’abus de fonction et l’a condamné à dix ans de prison ferme, à 5 millions de F CFA d’amende et au paiement de 267 millions de F CFA de dommages et intérêts à l’État béninois, qui s’était constitué partie civile.

Il a en revanche été relaxé des faits de détournement de dernier publics dont il était également accusé – une décision qui est source, selon l’un de ses proches contacté le 1er juillet, « d’une forme de satisfaction » : « Cela prouve que, malgré les torrents de boue déversés sur lui, Léhady n’a pas détourné un franc. Il est blanchi de toute opprobre. Mais le verdict est de toute façon politique. Dix ans pour les faits qui lui sont reprochés, à savoir des primes versées à des chefs de quartier, c’est complètement disproportionné. »

Étoile montante

De g. à dr. : Léhady Soglo, alors président de la Renaissance du Bénin, sa mère Rosine et son père Nicéphore, à Abomey, en 2010.

De g. à dr. : Léhady Soglo, alors président de la Renaissance du Bénin, sa mère Rosine et son père, Nicéphore, à Abomey en 2010. © Ange GNACADJA /APA

Comme le personnage de Shakespeare, Léhady Soglo avait pourtant tout pour lui. Il n’y a pas si longtemps, il était même l’étoile montante d’une dynastie politique dont l’histoire s’est écrite en même temps que celle du multipartisme.

Le chapitre de cette saga familiale qui aurait dû faire de lui un héros s’ouvre le 14 août 2015. Dans la salle de conférence de la mairie de Cotonou, il faut se bousculer un peu pour trouver une place. Le ban et l’arrière-ban des Houézéhoué (le surnom que l’on donne aux militants de la RB) sont là.

Léhady Soglo, plus grand d’une tête que la majeure partie de l’assemblée, fait son entrée d’un pas décidé, costume sobre et cravate rouge, arborant le sourire carnassier des vainqueurs. Au mur, une gigantesque photo du père et du fils se serrant la main devant les armoiries de la ville. L’atmosphère de la passation de pouvoir est joyeuse. Un brin monarchique, aussi.

Son père lui transmet le bâton de commandement d’une mairie qu’il a lui-même tenue pendant douze ans. « Moi, Léhady Vinagnon Soglo, je suis le maire de Cotonou et de tous ses habitants ! » lance le nouvel édile dans un discours censé tourner la page d’une campagne électorale agitée.

Promettant une « modernisation », affichant sa volonté « d’impulser un nouvel élan au développement » de la capitale économique du Bénin, Léhady Soglo, qui a alors 55 ans, tente de trouver sa voie. Pense-t-il enfin tenir l’occasion de briser cette image de « fils de » qui lui colle à la peau ?

Volonté de tout contrôler

Nommé, à 34 ans, chargé de mission à la présidence de la République sous l’impulsion directe de sa mère, Rosine Vieyra Soglo, l’aîné des enfants Soglo est entré en politique dans les années 1990 en se faisant l’intermédiaire obligé entre son père et tous ceux qui souhaitaient parler à ce dernier. Son ton, volontiers abrupt, et sa volonté – réelle ou supposée – de tout contrôler lui valent des ennemis, au sein de son propre camp comme dans les rangs de l’opposition, qui voit en lui l’incarnation d’un népotisme assumé.

Même quand Nicéphore Soglo perd le pouvoir, en 1996, l’omniprésence de son fils continue de déranger. Au sein de la RB d’abord, le parti que sa mère a fondé pour soutenir la carrière politique de son époux et dont Léhady Soglo a porté les couleurs lors de la présidentielle de 2006. Arrivé quatrième avec seulement 8,5 % des voix, Léhady Soglo a largement déçu les espoirs placés en lui, mais il demeure un personnage central au sein de la RB, dont il prend la direction en 2010.

À la tête de la mairie de Cotonou, Léhady Soglo tente de s’émanciper de la tutelle familiale

Dans les mois qui suivent son arrivée à la tête de la mairie de Cotonou, Léhady Soglo tente de s’émanciper de la tutelle familiale, ses choix politiques en attestent. Lors de la présidentielle de 2016, il va jusqu’à soutenir activement le Premier ministre Lionel Zinsou, alors que son père et sa mère font campagne pour Patrice Talon.

Ce dernier est un intime de la famille Soglo. Son épouse, Claudine, est la nièce de Rosine Soglo et c’est au domicile de Patrice Talon que Léhady Soglo s’est marié. Lorsqu’il était en exil en France, le businessman prospère qu’était alors Talon avait même mis la main à la poche pour financer la RB. Sans doute n’a-t-il jamais compris que Léhady Soglo préfère appuyer la candidature du dauphin de Thomas Boni Yayi. Depuis, les ponts sont rompus.

En trois mois, il perd tout

Le nouveau maire de Cotonou, Luc Atrokpo, le 6 juin 2020. Il succède à Léhady Soglo.

Le nouveau maire de Cotonou, Luc Atrokpo, le 6 juin 2020. Il succède à Léhady Soglo. © CHARLES PLACIDE TOSSOU

En 2017, en l’espace de trois mois, Léhady Soglo perd tout. Le parti créé par sa mère, dont le score faiblit à chaque élection, est en ébullition, déchiré par la fronde d’une partie des cadres, emmenés par Luc Atrokpo, alors maire de Bohicon et secrétaire exécutif de la RB. Ils dénoncent sa gestion « solitaire », l’accusent de ne pas être à la hauteur de ses parents dont il a « hérité » les clés du parti. Luc Atrokpo va loin, le compare à « un véhicule en panne qui ralentit le convoi ». « C’était une fronde téléguidée depuis le palais présidentiel. Il suffit de voir quel a été le parcours d’Atrokpo par la suite », assure un proche de Léhady Soglo.

Il n’a pas su gérer la contradiction entre son ambition légitime d’émancipation et sa tendance à se cacher dans les jupes de sa maman »

Lors d’une conférence de presse tonitruante, Rosine (âgée aujourd’hui de 86 ans) prend la défense de son fils et dénonce ceux qui veulent « chasser le propriétaire de sa maison » – au risque d’apporter de l’eau au moulin de ceux qui dénoncent le népotisme pratiqué à la RB. « Cela a toujours été le problème de Léhady Soglo. Il ne sait pas évaluer les rapport de forces et n’a pas su gérer la contradiction entre son ambition légitime d’émancipation et sa tendance à se cacher, dès les premières salves, dans les jupes de sa maman », assène un proche de Patrice Talon qui l’a bien connu.

Chute inévitable

La fronde est trop forte, la chute est inévitable. La RB exclut Léhady Soglo de ses rangs, décision dont le ministère de l’Intérieur prend acte, le 31 mai 2017. L’intéressé n’aura de cesse de dénoncer une décision « illégale ».

Par la suite, les choses vont de mal en pis. Fin juillet, alors qu’il est encore maire de Cotonou, il est auditionné par le préfet du Littoral, Modeste Toboula, qui lui reproche notamment le versement de primes en dehors des procédures légales, des irrégularités dans la passation de marchés publics ou encore la destruction de documents comptables. Ces derniers seraient « de simples timbres fiscaux détruits pour éviter leur utilisation frauduleuse », argue alors Léhady Soglo. Quant aux primes octroyées, l’élu affirme qu’elles l’ont été après vote du conseil municipal, approbation du préfet et sous le contrôle du ministère des Finances. Le 28 juillet, craignant une arrestation, Léhady Soglo rameute ses partisans, qui font barrage autour de sa résidence.

Le 2 août 2017, le conseil des ministres prononce sa révocation du poste de maire en raison de la procédure judiciaire ouverte pour « mauvaise gestion ». Sur les conseils de son avocat et de ses proches, Léhady Soglo a pris la fuite. Vers le Togo d’abord, puis la France. Détenteur de la double nationalité, il est à l’abri d’une éventuelle extradition.

Dans cet audit, il n’y avait rien ! »

« Au cours des six mois qui ont précédé, la mairie de Cotonou a fait l’objet de pas moins de quatre audits. Tous ont conclu que, si il y avait certes des choses à améliorer, il n’y avait rien de légalement répréhensible, assure un proche collaborateur de Léhady Soglo. L’un des cabinets mandatés était la Fiduciaire d’Afrique, de Johannès Dagnon, le propre cousin de Patrice Talon. Et même dans cet audit, il n’y avait rien ! »

Deux ans plus tard, la CRIET a donc rendu son verdict.  « Léhady Soglo est atteint, mais serein », assure autre de ses amis, qui raconte que l’ancien maire a vécu les mois de confinement à Paris, mais sans sa famille, installée au Canada.

Bousculé dans ses certitudes

Selon nos informations, il est sur le point de terminer un master en politique et management du développement à Sciences Po. « Quand il est arrivé en France, il était épuisé, aussi bien moralement que physiquement. Mais il se reconstruit, glisse un autre. Il lit beaucoup, prend plaisir à étudier à nouveau, à rencontrer des gens, et réfléchit énormément à la manière de faire de la politique autrement. Comme pour beaucoup d’entre nous, la crise économique et sociale l’a un peu bousculé dans certaines de ses certitudes. »

Il a notamment échangé avec l’économiste togolais Kako Nubukpo. Et – solidarité oblige entre maires déchus – il est en contact régulier avec Khalifa Sall, l’ancien élu de Dakar gracié, mais pas amnistié, par Macky Sall après avoir été condamné à cinq ans de prison. Il échange également avec Noël Akossi-Bendjo, l’ex-maire de la commune du Plateau, à Abidjan, qui vit lui aussi en exil en France après avoir été condamné à vingt ans de prison ferme pour détournements de fonds en Côte d’Ivoire.

Léhady Soglo alors qu'il était maire de la ville de Cotonou, en 2016.

Léhady Soglo alors qu'il était maire de la ville de Cotonou, en 2016. © Youri Lenquette pour JA

Un homme de dialogue »

En coulisses, il multiplie les discussions avec quelques-unes des principales figures de « l’opposition en exil », toutes tendances politiques confondues, en vue de la constitution prochaine d’un nouveau parti politique au Bénin. Il ne figurera pas à son organigramme et c’est un ancien député qui est chargé de faire le lien entre les différentes mouvances. « Malgré son exil, il continue de peser dans le débat qui nous anime, assure un cadre issu d’un autre parti d’opposition. Il a pu lui être reproché d’être arrogant, mais depuis que je discute avec lui, j’ai le sentiment d’un homme de dialogue. »

« L’exil a transformé Léhady Soglo. Il l’a fait mûrir », estime en écho un vieux routier de la scène politique béninoise qui a fait l’intermédiaire entre Léhady Soglo et Patrice Talon, fin 2019. Alors que le dialogue politique national venait de se clore, le président béninois avait laissé entendre qu’il était prêt à ce que les opposants en exil reviennent au pays. « J’ai rencontré Léhady Soglo dans un hôtel parisien, pour recueillir ses demandes, en décembre dernier. Il paraissait avoir très envie de rentrer, notamment pour voir ses parents. Il m’a semblé calme, posé, et prêt au dialogue », souligne notre source.

À en croire notre interlocuteur, c’est au dernier moment que Léhady Soglo aurait fixé de nouvelles exigences, déclenchant la colère du président. « Ce ne sont que des rumeurs distillées par un régime qui enferme ses opposants ou les poursuit en justice pour avoir le champ libre, balaie un collaborateur de Léhady Soglo, qui n’est par ailleurs pas tendre avec le père de ce dernier. Certes, Nicéphore Soglo peut s’attaquer à Patrice Talon et dire ce qu’il veut sans être trop inquiété. Mais c’est parce qu’il ne représente plus une menace politique sérieuse. »

À Paris, Léhady Soglo, ceinture noire de taek-wondo, a déserté les dojos, leur préférant désormais le ring. Il s’entraîne trois fois par semaine à la boxe anglaise. Apprend-il l’art de l’esquive et de l’uppercut ? Sous la plume de Shakespeare, Prospero parvient finalement à déclencher une tempête, celle qui donne son nom à la pièce, contraignant son frère ennemi à lui rendre titres et pouvoirs avant de se réconcilier avec lui. Mais Prospero a des pouvoirs magiques. Pas sûr que Léhady puisse en dire autant.

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