Politique

Duel Bozizé-Touadéra en Centrafrique : à Bossangoa, la mère des batailles politiques

Réservé aux abonnés | | Par - Envoyé spécial à Bossangoa
Mis à jour le 24 juin 2020 à 17h51
A Bossangoa, en novembre 2018, lors d'une opération de recrutement des Forces armées centrafricaines (FACA). L'Ouham, fief de Bozizé,est l'un des principaux réservoirs de voix que se disputent âprement les partis en vue de la présidentielle.

A Bossangoa, en novembre 2018, lors d'une opération de recrutement des Forces armées centrafricaines (FACA). L'Ouham, fief de Bozizé,est l'un des principaux réservoirs de voix que se disputent âprement les partis en vue de la présidentielle. © Creative Commons / Photos: UN/MINUSCA - Hervé Serefio

Fief historique de François Bozizé, la région de l’Ouham est devenue une terre de conquête pour Faustin Archange Touadera qui compte bien être reconduit pour un second mandat lors de la présidentielle de décembre 2020.

Les couleurs ont passé, mais le sourire conquérant de François Bozizé est toujours là. L’ancien président centrafricain, revêtu d’une chemise orange aux couleurs de son parti, brandit fièrement le poing droit. Marcel Nganamokoisset a beau affirmer qu’il n’a « plus confiance en Bozizé », il n’en a pas moins conservé l’ancienne affiche électorale en bonne place dans le salon de sa petite maison au centre de Bossangoa. « C’était lors de la campagne pour la présidentielle de 2011, et c’est Bozizé lui-même qui m’a remis ce tableau. À cette époque-là, on était fiers d’avoir quelqu’un de chez nous comme président de la République », se souvient l’agriculteur.

Depuis, la guerre civile est passée, et Marcel Nganamokoisset a vu sa maison être complètement rasée pendant la bataille de Bossangoa, qui a opposé les milices anti-Balaka aux hommes de la Séléka, en 2013. « La Séléka était venue nous massacrer parce qu’on est de la même région que Bozizé, alors que dans les faits, il n’a quasiment rien fait pour notre région », lâche Marcel Nganamokoisset.

Un fief convoité

François Bozizé et Faustin-Archange Touadéra.

François Bozizé et Faustin-Archange Touadéra. © Photos : Vincent Founier pour JA ; Alexander Ryumin/AP/SIPA

C’est sur cette amertume, partagée par de nombreux habitants de cette région de l’Ouham, considérée comme le bastion de François Bozizé, qu’espèrent capitaliser les partisans d’une réélection de Faustin Archange Touadéra à la magistrature suprême en décembre prochain.

L’Ouham, l’une des régions les plus peuplées du pays, concentre les enjeux électoraux. Si le Mouvement des cœurs unis (MCU, de Touadéra) parvient à détrôner le Kwa Na Kwa (KNK, de Bozizé) ici, dans son fief historique, ce sera une victoire de taille pour le président centrafricain face à celui dont il fut le Premier ministre, de 2008 à 2013.

Les partisans de Bozizé en sont d’ailleurs profondément convaincus. « La région de l’Ouham est capitale. On ne peut pas la perdre. La perdre c’est perdre un gigantesque réservoir de voix », reconnaît Christian Guenebem, porte-parole du KNK. « Mais nous allons tout faire pour rendre les choses difficiles au MCU. Et, avec Bozizé comme figure de proue, on ne peut pas perdre notre fief. Ici, les gens aiment encore Bozizé. Les échecs de ses prédécesseurs ont même renforcé sa popularité », veut croire Christian Guenebem.

Selon nos informations, le prochain directeur de campagne du KNK sera d’ailleurs issu de la région de l’Ouham. « Le président Bozizé veut muscler ses stratégies autour des régions qui lui sont favorables, avant de penser à de nouvelles conquêtes électorales. Et l’Ouham est au premier rang de ces bastions », souligne un proche de l’ancien président. « Si Touadéra a été massivement en tête dans la région en 2016, c’est parce que les habitants pensaient que, étant le poulain de Bozizé, il allait tout faire pour permettre à l’ancien président de revenir au pays. Maintenant qu’ils ont observé la volte-face de Touadéra, je ne suis pas sûr qu’ils y retourneront », soutient-il.

Touadéra à l’offensive

François Bozizé et Faustin-Archange Touadéra à Bangui, le 21 janvier 2020.

François Bozizé et Faustin-Archange Touadéra à Bangui, le 21 janvier 2020. © DR

En face, les cadres et militants du MCU sont également en ordre de bataille. « Les représentants régionaux du parti se réunissent chaque week-end pour discuter de plans d’actions, d’activités à initier pour rendre toujours plus visible notre parti », assure un cadre du mouvement, qui revendique pas moins de « 300 000 adhérents dans l’Ouham ».

Début 2020, Faustin-Archange Touadéra aurait, selon nos informations, entamé de discrètes négociations avec Sylvain Ndoutingaï, ancien ministre et neveu de François Bozizé. Ayant rompu avec son oncle pour une affaire financière, Ndoutingaï pourrait jouer de son poids politique dans l’Ouham pour permettre à Touadéra de gagner des points dans l’un des principaux réservoirs de voix du pays. Et pour conduire et coordonner les troupes, Touadéra réfléchit actuellement à envoyer l’un de ses plus proches conseillers, qui compte parmi les poids lourds de sa formation.

Le KNK et le MCU ne sont pas les seuls partis engagés dans la conquête du formidable réservoir de voix que constitue l’Ouham. Le Mouvement de libération du peuple centrafricain (MLPC), de Martin Ziguélé, entend bien lui aussi s’y faire une place, bien que le terrain soit déjà largement occupé. Le parti, dont le fief est la région voisine de l’Ouham-Pende, organise régulièrement des rencontres avec les habitants, ciblant notamment les jeunes, en vue d’élargir sa zone d’influence. Martin Ziguélé ne manque d’ailleurs pas une occasion de dénoncer le « laxisme » de Touadéra face à la situation sécuritaire toujours précaire de cette région frontalière avec le Tchad.

Cathédrale Saint-Antoine-de-Padoue, en novembre 2013, devenue un refuge pour les chrétiens fuyant les combats entre la Séléka et anti-balaka.

Cathédrale Saint-Antoine-de-Padoue, en novembre 2013, devenue un refuge pour les chrétiens fuyant les combats entre la Séléka et anti-balaka. © REUTERS/Joe Penney

Dans les rues de la capitale régionale, où le souvenir de la terrible « bataille de Bossangoa » de fin 2013 est encore dans toutes les têtes, cette offensive politique croisée des deux adversaires est diversement appréciée. « Ce serait une erreur fondamentale de voter en faveur de François Bozizé aujourd’hui. Si Bossangoa était la principale cible de la Séléka, qui y a commis des massacres, c’est parce que ces rebelles ont pensé que nous étions tous de la famille de Bozizé, alors qu’en réalité il n’a rien fait pour la région », lâche avec amertume Jean-Marc, vendeur sur le marché de la ville. « On avait des problèmes de routes, d’écoles, d’hôpitaux… Nous manquions de tout et il n’a rien fait. Et on devrait aujourd’hui le ramener au pouvoir ? Non merci ! », tonne-t-il.

Vincent, militant du KNK, affirme pour sa part qu’il restera fidèle à l’ancien chef de l’État quand viendra l’heure du vote. « Touadéra se croit tout permis. Il gaspille l’argent de l’Etat pour faire campagne ici », lance le jeune homme en montrant l’une des nombreuses affiches qui ont fleuri ces dernières semaines aux quatre coins de la ville. « Il est sûr de lui, mais au final, ce seront les urnes qui trancheront », lâche le jeune homme, qui se dit étudiant mais fait le taxi-moto pour subvenir à ses besoins.

Le coton, enjeu stratégique… et politique

les deux candidats sont en tout cas attendus de pied ferme par les cotonculteurs, qui tentent de relancer une filière qui fut longtemps le principal poumon économique de Bossangoa et sa région. « Nous, nous ne faisons pas de politique : la seule chose qui nous intéresse est le prix du kilogramme du coton », assène Francis Mongaye, président de la Fédération des cotonculteurs de l’Ouham.

Et sur ce plan, Faustin-Archange Touadéra semble avoir marqué des points. Le prix du kilogramme du coton est ainsi passé de 200 FCFA en 2016, avant son accession à la présidence, à 230 FCFA aujourd’hui. L’Office national du coton, créée par une loi votée en juillet 2019, et le plan d’apurement des dettes de la filière, a justement pour vocation de redresser le secteur et de tenter de retrouver les niveaux de production d’avant la guerre civile. Et Simplice Matthieu Sarandji, secrétaire exécutif du MCU de Touadéra, le concède volontiers : « Dans une région où 85% des gens vivent directement ou indirectement du coton, les gens sont très sensibles à cela. »

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