Religion

Au Maghreb, le blasphème face à la justice

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Une femme tient le Coran, à Rabat, au Maroc, en 2014. Photo d'illustration.

Une femme tient le Coran, à Rabat, au Maroc, en 2014. Photo d'illustration. © Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA

De Nouakchott à Tunis en passant par Rabat et Alger, plusieurs affaires judiciaires rappellent que l’humour, les dérapages provocateurs ou même une simple critique des dogmes ou du discours religieux peuvent envoyer devant les tribunaux.

En juillet, au moins deux audiences de personnes accusées de délits liés au blasphème auront lieu : celui de l’étudiante Emna Chergui, 28 ans, en Tunisie, le 2 juillet, et celui de l’acteur Rafik Boubker, 47 ans, connu pour des rôles au théâtre ou au cinéma (« Road to Kaboul » notamment, grand succès au box-office marocain) au Maroc, le 14 juillet. La première est poursuivie pour « incitation à la haine entre les religions et appel à la discrimination », le deuxième pour « atteinte à la sacralité du culte ». Tous les deux sont poursuivis en état de liberté.

L’objet du délit de Chergui : un texte baptisé « Sourate Corona », pastiche du texte coranique auquel il emprunte la forme pour inviter à adopter des gestes barrières. Emna Chergui n’est même pas l’auteure du détournement, publié par un internaute algérien et qu’elle a simplement partagé.

Celui de Rafik : la publication d’une vidéo sur les réseaux sociaux « le montrant dans un état anormal, tenant des propos blasphématoires », selon un communiqué la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN). L’acteur y appelait à faire ses ablutions avec de l’alcool et insultait les imams.

De la prison ferme encourue

Aucune plainte n’a été déposée contre Emna Chergui : c’est bien le parquet qui a décidé de la poursuivre, après qu’elle a été convoquée par la police, qui avait repéré son post sur Facebook. Elle encourt une peine d’un à trois ans de prison, et une amende pouvant aller jusqu’à 2 000 dinars.

Quant à Rafik Boubker, il a été arrêté et placé en garde à vue suite à une enquête des services chargés de la veille informatique à la DGSN, qui précise toutefois dans un communiqué avoir « reçu nombre de plaintes de la part de plusieurs citoyens.»  Il encourt une peine de six mois à deux ans de prison, et/ou une amende pouvant aller jusqu’à 200 000 dirhams (18 500 euros), conformément à l’article 267 du Code pénal.

Nadia Chaabane, élue à l’Assemblée nationale constituante tunisienne en 2011 et membre du bureau politique d’Al-Massar (gauche), a tweeté pour exprimer sa solidarité avec Emna Chergui. Selon elle, l’affaire a moins à voir avec le conservatisme religieux qu’avec « un héritage répressif et des réflexes sécuritaires, dans la police et aussi la justice. »

En cause, selon l’ex-députée : « un code pénal liberticide, pas du tout aligné avec l’esprit de la nouvelle Constitution, rédigé il y a presque un siècle et amendé depuis toujours dans un sens plus restrictif. » C’est ce qui explique, selon elle, que depuis la révolution, des procès ayant trait à la liberté de parole continuent à avoir lieu.

Menaces

Dans ce genre d’affaires, le passage devant les tribunaux n’est pas la seule épreuve pour les accusés, qui doivent aussi souvent faire face à un torrent de messages haineux et violents en ligne. Rafik Boubker et Emna Chergui en ont fait l’expérience. Selon Nadia Chaabane, le fait qu’ils aient été arrêtés durant le mois de ramadan, pendant lequel de nombreuses personnes affichent une piété parfois exacerbée, peut expliquer la violence des réactions.

Plusieurs soutiens de Rafik Boubker ont reçu des injures et des menaces de mort à peine voilées sous forme de takfir

Dans un communiqué publié en ligne, l’avocate d’Emna Chergui, Me Inès Trabelsi, souligne en effet que sa cliente a été visée par des menaces de mort et de viol après la médiatisation de son affaire.

Rafik Boubker a lui aussi été menacé, ainsi que plusieurs de ses soutiens. Najib El Mokhtari, Marouane Lamharzi Alaoui et Othman Safsafi, trois jeunes youtubeurs marocains s’étant indignés de l’arrestation de Rafik Boubker, ont confié avoir reçu des injures et des menaces de mort à peine voilées sous forme de takfir (excommunication).

Preuve de l’ampleur de la violence des messages reçus, l’épouse de Rafik Boubker est apparue en larmes dans une vidéo, publiée en ligne après un message d’excuses diffusé par son mari sur les réseaux sociaux.

Des procès en Algérie et en Mauritanie

L’humour et les vidéos provocantes ne sont pas les seules causes de tracasseries juridiques ou administratives. En Algérie aussi, des citoyens peuvent atterrir devant des tribunaux pour des motifs liés au blasphème. Dans son rapport annuel pour l’année 2016, Amnesty International relevait le cas de Mohamed Chergui, « déclaré coupable d’atteinte au prophète Mohammed à la suite d’une plainte de la direction du journal pour lequel il travaillait, El Djoumhouria. » En cause, non pas une satire, mais « un article qu’il avait rédigé en se fondant sur des recherches universitaires. »

L’Assemblée mauritanienne a adopté un texte en 2018 pour favoriser la peine de mort en cas de « propos blasphématoires »

En Afrique du Nord, certains pays se montrent encore plus sévères. C’est le cas de la justice mauritanienne, qui avait condamné à mort en première instance Cheikh Ould Mohamed Ould Mkheitir, un jeune blogueur accusé d’apostasie. En cause, un billet de blog où il critiquait l’usage d’argumentaires religieux pour justifier des discriminations dans la société.

Il a finalement été reconnu coupable de « mécréance », une accusation moins lourde prenant en compte son repentir, après avoir passé plusieurs années en détention. Dans la foulée, l’Assemblée mauritanienne a adopté un texte durant l’année 2018 pour favoriser la peine de mort en cas de « propos blasphématoires » et d’« actes sacrilèges ».

« Il est urgent de réformer »

L’affaire d’Emna Chergui a suscité des réactions politiques. Al-Massar et le Parti des travailleurs (extrême-gauche) ont tous deux communiqué pour dire leur indignation, tout comme diverses associations, dont le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT).

« Nous sommes nombreux à penser qu’il est urgent de réformer le code pénal et d’autres textes de loi qui ne consacrent pas les libertés d’opinion », explique l’ex-députée Nadia Chaabane. Cette dernière rappelle que la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe), créée par l’ex-président Béji Caïd Essebsi en 2017, avait proposé de redéfinir les textes à propos de l’atteinte au sacré.

Au Maroc aussi, le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), institution consultative, a recommandé d’accorder davantage de liberté religieuse dans un mémorandum présenté au gouvernement en 2019, alors que le Parlement discutait d’une réforme du code pénal toujours à venir.

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