Politique

[Tribune] Algérie : requiem pour Ouyahia

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Mis à jour le 25 juin 2020 à 15h54

Par  Farid Alilat

Journaliste à Jeune Afrique depuis de nombreuses années, Farid Alilat est spécialiste de l'Algérie.

Condamné à 15 ans de prison, l'ex-Premier algérien Ahmed Ouyahia a assisté menotté aux funérailles de son frère.

Condamné à 15 ans de prison, l'ex-Premier algérien Ahmed Ouyahia a assisté menotté aux funérailles de son frère. © Credit : Guidoum/PPAgency/SIPA

Extrait de la prison d’El Harrach où il purge sa peine, l’ex-Premier ministre Ahmed Ouyahia s’est rendu au cimetière pour assister aux funérailles de son frère Laïfa. Une présence largement relayée sur les réseaux sociaux et les médias locaux, au point de faire oublier celui qui venait d’être enterré.

Dans son dernier album sorti peu de temps avant son assassinat le 25 juin 1998 sur une route de Kabylie, le chanteur Matoub Lounes apostrophait ainsi Ahmed Ouyahia, alors chef du gouvernement, en lui prédisant une fin funeste : « Tu es dressé pour le triomphe du mal. Tu as troqué tes origines pour des pots-de-vin. Quelle issue récompensera tes forfaits ? »

S’il fallait une preuve que l’artiste rebelle était aussi visionnaire qu’il était un orfèvre du verbe, le sort que connaît aujourd’hui Ahmed Ouyahia en est une, éclatante.

Menottes aux poignets

Extrait ce lundi 22 juin de la prison d’El Harrach, où il purge une peine de quinze ans pour des faits de corruption, l’ancien Premier ministre s’est rendu au cimetière pour assister aux obsèques de son frère Laïfa, décédé la veille alors qu’il assurait sa défense dans un tribunal de la capitale.

Encadré par une escouade de gendarmes d’élite, il a été promené dans les travées du cimetière devant une foule de badauds

Menottes aux poignets et masque respiratoire sur le visage pour cause d’épidémie de coronavirus, Ahmed Ouyahia, étroitement encadré par une escouade de gendarmes d’élite, a été promené dans les travées du cimetière devant une foule de badauds et de journalistes qui le filmaient allègrement.

Diffusées sur certaines chaînes privées, les images de celui qui se voyait jadis un destin national ont été largement relayées et commentées sur les réseaux sociaux. Les uns y voient une manipulation du pouvoir pour humilier cet homme et l’offrir comme un trophée à ceux – nombreux – qui l’exècrent. Les autres jugent sa déchéance amplement méritée, l’ancien puissant ayant toujours assumé son statut d’exécuteur des basses œuvres.

Indignation

Certains s’indignent même qu’Ouyahia ait eu droit à un traitement de faveur, un autre détenu, Mohamed Abbes, n’ayant pas été autorisé à assister à l’enterrement de ses trois filles, mortes asphyxiées au monoxyde de carbone en janvier. Un petit nombre, enfin, dénonce une atteinte à la dignité d’un homme exhibé comme une bête de foire.

Avec la généralisation du téléphone portable et des réseaux sociaux, l’intimité et le droit à l’image ne sont plus garantis, pas même pendant des funérailles

En politicien madré qu’il fut, Ahmed Ouyahia ne pouvait ignorer ce à quoi il s’exposait en se rendant au cimetière menotté et sous étroite surveillance, comme l’exige le règlement. Celui qui savait si bien jouer avec les médias se doutait que caméras et photographes seraient au rendez-vous et que des images de ses mains entravées feraient le tour du pays.

L’homme mesurait parfaitement les retombées médiatiques de sa présence en ces lieux, ainsi que le traitement que les internautes allaient lui réserver. Avec la généralisation du téléphone portable et des réseaux sociaux, l’intimité, la discrétion et le droit à l’image ne sont plus garantis, pas même pendant des funérailles, d’autant que le cérémonial qu’y observent les hommes politiques revêt une signification particulière.

Servilité, mensonge et corruption

Ahmed Ouyahia avait-il en mémoire ces images d’Abdelmadjid Tebboune, alors Premier ministre, humilié publiquement pendant l’enterrement de Réda Malek à l’été 2018, quinze jours avant son limogeage retentissant ?

Il est la parangon de ce système politique que la révolution du 22-Février a rejeté

Le choc des photos, le poids des mots. Ahmed Ouyahia ne peut s’en prendre qu’à lui-même si ces images dégradantes ont offert à ses compatriotes l’occasion de l’humilier et de le vilipender. Parce que tout ce qui a trait à ce moine soldat qui a servi Bouteflika, de son arrivée au pouvoir en 1999 jusqu’à sa chute brutale en 2019, sent le soufre. Parce que Ahmed Ouyahia incarne aux yeux d’une bonne partie des Algériens l’arrogance, la servilité, la corruption, la gabegie et le mensonge. Il est la parangon de ce système politique que la révolution du 22-Février a rejeté.

Au passage, Ahmed Ouyahia n’a pas vraiment rendu service à son frère cadet – qu’il n’a d’ailleurs jamais porté dans son cœur –, puisqu’il a troublé, par sa présence trop visible, la quiétude de ses funérailles. Et c’est exactement ce qui s’est passé ce lundi 22 juin.

On a oublié les obsèques de Laïfa pour ne retenir que les menottes d’Ahmed. Ce dernier se serait recueilli discrètement à la fin des funérailles ou un autre jour, loin des regards, des téléphones et des caméras, qu’il n’aurait pas provoqué tout ce charivari autour de la tombe de ce frère revenu vers lui pour assurer sa défense, quand tous les avocats le fuyaient comme un pestiféré.

Cela étant dit, les autorités ne doivent pas être dédouanées de leur responsabilité : elles auraient pu éviter à l’ex-Premier ministre ce spectacle affligeant simplement en faisant respecter les règles sanitaires en vigueur depuis le début de l’épidémie du coronavirus. Les directives du gouvernement émises en mai dernier sont pourtant claires : nécessité d’observer les mesures de prévention et les règles d’hygiène et de distanciation sociale ainsi que l’obligation de porter un masque de protection, en toutes circonstances et en particulier dans les espaces publics fermés ou ouverts, tels que les marchés, les souks et les cimetières.

L’accès au cimetière de Garidi où s’étaient déroulées les obsèques de Laïfa Ouyahia aurait donc dû être limité aux proches et aux amis du défunt conformément à ces règles. En faisant fi du respect de ces mesures, les autorités ont ainsi livré cet homme en pâture.

Au final, personne ne sort indemne de ces funérailles qui auraient pu se dérouler dans la discrétion. Cette discrétion qui a toujours caractérisé la vie et le parcours de cet avocat.

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