Diplomatie

Colonisation de l’Algérie : pourquoi il faut déboulonner le maréchal Bugeaud

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Les bustes déboulonnés des gouverneurs successifs de l'Algérie coloniale, en juillet 1962. A gauche, celui du maréchal Bugeaud.

Les bustes déboulonnés des gouverneurs successifs de l'Algérie coloniale, en juillet 1962. A gauche, celui du maréchal Bugeaud. © AFP

Alors que le débat autour des statues célébrant des figures de l’esclavagisme ou du colonialisme s’intensifie, il faut rappeler les crimes barbares perpétrés par le maréchal Bugeaud et d’autres généraux français en Algérie.

La première fois qu’une statue du maréchal Thomas Robert Bugeaud a été déboulonnée, c’était en juillet 1962, au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, après 132 ans de colonisation française dont il fut l’un des pionniers. La statue du maréchal, qui trônait sur une grande place d’Alger depuis 1852, est alors démontée pour être remplacée par celle de l’émir Abdelkader, premier chef de la résistance contre les troupes françaises, avant sa capitulation en 1847.

Cinquante-huit ans après la fin de la guerre d’Algérie, Bugeaud et d’autres généraux qui ont pris part à la conquête de l’Afrique du Nord reviennent à la une de l’actualité avec les débats et les controverses sur le déboulonnement des figures du colonialisme, de l’esclavagisme ou de la traite négrière.

« Regarder l’Histoire en face » ?

Les requêtes pour défaire les statues de Bugeaud, notamment à Périgueux ou à Paris, ne datent pas d’aujourd’hui. La question a déjà fait polémique en 2017, lorsqu’il était question de démonter la statue d’un général sudiste aux États-Unis. Mais les manifestations outre-atlantique contre la mort de George Floyd ont remis au goût du jour le débat sur les reconnaissances officielles et les hommages rendus aux hommes qui se sont rendus coupables de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité durant la conquête de l’Amérique ou la colonisation française. 

Voulant couper court à la polémique, le président français affirme qu’il ne sera pas question de déboulonner les statues ou de débaptiser des rues, mais qu’il vaudrait mieux élever, sur les mêmes lieux, des monuments d’autres figures afin de « regarder l’Histoire en face ». D’où l’idée d’ériger à Paris un monument de l’émir Abdelkader, ennemi juré de Bugeaud. 

Qu’a donc fait le maréchal et ses lieutenants en Algérie qui justifient aujourd’hui que l’État français ou les collectivités locales soient priées de déboulonner leurs statues et de débaptiser les rues ou les établissements publics qui portent leurs noms ? 

Doctrine génocidaire

Nommé gouverneur général de l’Algérie en 1840, le lieutenant-général Thomas Robert Bugeaud, marquis de La Piconnerie, duc d’Isly débarque à Alger en février 1841. Son objectif ? Soumettre les populations d’Algérie. Ses méthodes ? Pourchasser, détruire, affamer et exterminer tous ceux qui s’opposent à la conquête française. À la tête de 100 000 hommes, Bugeaud mènera avec méthodologie et dévotion une politique de la terre brûlée.

Dans une lettre datée de janvier 1843, Bugeaud demande au général Louis Juchault de Lamoricière, dont les troupes guerroient avec les hommes de l’émir Abdelkader, d’affamer ses adversaires : « J’espère qu’après votre heureuse razzia le temps, quoique souvent mauvais, vous aura permis de pousser en avant et de tomber sur ces populations que vous avez si souvent mises en fuite et que vous finirez par détruire, sinon par la force du moins par la famine et les autres misères. » 

Allez brûler leurs récoltes […] ou exterminez les jusqu’au dernier », écrit Bugeaud à ses lieutenants.

À ses lieutenants, Bugeaud expliquera encore mieux les moyens et les visées de cette entreprise d’extermination. Il écrit : « Le but n’est pas de courir après les Arabes, ce qui est fort inutile, il est d’empêcher les Arabes de semer, de récolter, de pâturer […], de jouir de leurs champs […]. Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes […] ou bien exterminez les jusqu’au dernier ».

Sa doctrine génocidaire, le général Bugeaud la réaffirmera lors d’un discours prononcé en janvier 1845 devant la Chambre des députés : » J’entrerai dans vos montagnes, je brûlerai vos villages et vos moissons, je couperai vos arbres fruitiers, et alors ne vous en prenez qu’à vous seuls ». 

Cavaignac et Pélissier, sinistres adjoints

Pour mettre à exécution sa mission, Bugeaud peut compter sur des adjoints encore plus zélés, encore plus exaltés, encore plus déterminés que lui. Il ne suffit pas seulement d’en finir avec la résistance en usant de méthodes barbares, il faut aussi les revendiquer et les assumer sans états d’âmes. Le premier des sicaires sous les ordres de Bugeaud est Eugène Cavaignac, dont le sinistre nom est encore aujourd’hui cité pour désigner un commissariat d’Alger. 

Commandant du régime des zouaves au début des années 1840, Cavaignac inaugure ce qui sera communément appelé les « enfumades », méthode de tuerie massive qui précédera les chambres à gaz des nazis. En juin 1844, ses troupes pourchassent des résistants qui trouvent refuge dans des grottes du massif montagneux du Dahra. Les pourparlers pour les faire sortir ayant échoué, Cavignac ordonne à ses hommes d’enfumer les grottes. Presque tous les membres de cette tribu des Sbéha, femmes, hommes et enfants, meurent asphyxiés. 

Il faut croire que ce procédé convient tellement à Bugeaud qu’il en recommande l’usage à ses lieutenants pour écraser la résistance menée par l’émir Abdelkader. Le 11 juin 1845, sa recommandation se décline ainsi ; « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Enfumez-les à outrance comme des renards. »

Ses méthodes sont si cruelles que Victor Hugo dira qu’il a les états de service d’un chacal.

Chef d’état-major de la province d’Oran, le colonel Aimable Pélissier ne se fait pas prier pour exécuter les instructions de son supérieur. Une semaine après l’injonction de Bugeaud, les troupes de Pélissier assiège un millier d’hommes, de femmes et d’enfants dans des grottes du Dahra. Là encore, les suppliés sont enfumés. Très peu de survivants. À ceux qui lui reprochent ses crimes abominables, Pélissier se montre sans cœur. « La peau d’un seul de mes tambours avait plus de prix que la vie de tous ces misérables », réplique-t-il. 

Le barbare Saint-Arnaud

En matière de cruautés commises lors de la conquête d’Algérie sous les ordres du maréchal Bugeaud, Armand de Saint-Arnaud tient le haut du pavé. Ses méthodes sont si cruelles que Victor Hugo dira qu’il a les états de service d’un chacal.

En juin 1844, l’officier détaille sa manière de faire la guerre dans une correspondance : « Je ne laisserai pas un seul arbre debout dans leurs vergers ni une tête sur les épaules de ces misérables Arabes… Ce sont les ordres que j’ai reçus du général Changarnier et ils seront ponctuellement exécutés. Je brûlerai tout, je les tuerai tous. » 

Un an plus tard, en août 1945, Saint-Arnaud excelle en barbarie quand ses troupes acculent un des lieutenants de l’émir Abdelkader dans des grottes entre Tenès et Mostaganem. Le siège dure cinq jours. Las que ses adversaires lui tiennent tête, le colonel ordonne d’emmurer les grottes.

Il raconte ses exploits dans une lettre envoyée à son frère : « Alors je fais hermétiquement boucher toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques. Personne n’est descendu dans les cavernes ; personne que moi ne sait qu’il y a là-dessous, cinq cents brigands qui n’égorgeront plus les Français. »

Le maréchal Bugeaud est rappelé en France deux mois avant la capitulation de l’émir Abdelkader en décembre 1847. Sa célèbre phrase, « par l’épée et par la charrue », est la quintessence de la colonisation française en Algérie. 

 

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