Arts

À Paris, la galerie 31 Project décloisonne l’art contemporain africain

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 26 juin 2020 à 10h02
"Now I'm white / Prolongement" de MBarka Amor

"Now I'm white / Prolongement" de MBarka Amor © Galerie 31 Project

Thématiques nouvelles, talents méconnus en France, expos métissées… Ouverte depuis un an, la galerie 31 Project donne à voir différentes facettes de la scène africaine à Paris.

« Messe pour le temps présent, variations », le titre de l’accrochage collectif présenté du 23 juin au 5 septembre au 31 rue de Seine, à Paris, peut surprendre. Pourquoi avoir lancé cinq artistes issus pour la plupart des diasporas africaines, sur la piste de la plus connue des créations d’un chorégraphe français, Maurice Béjart ? La galerie 31 Project intrigue, crée des passerelles surprenantes… Et c’est déjà gagné.

La commissaire d’exposition indépendante Charlotte Lidon nous apprend d’abord que le danseur avait du sang africain, sa grand-mère paternelle étant de Saint-Louis, au Sénégal. « Mais cela m’intéresse aussi de lancer des artistes afro-descendants sur thématiques moins attendues que celle de « l’identité », par exemple, explique-t-elle. Les neufs actes du ballet renvoient à des questions universelles : le souffle, le corps, le monde, la danse, le couple, « Mein Kampf », la nuit, le silence, l’attente… Béjart me semblait aussi intéressant parce qu’il décloisonnait les pratiques. »

Se jouer des frontières

Décloisonnement. Le terme pourrait résumer la philosophie de ce petit espace ouvert fin mars 2019 et qui semble s’évertuer à ne rien faire comme ses voisins parisiens de l’art contemporain. Il est né de l’association entre Charles-Wesley Hourdé, spécialisé en art classique d’Afrique, d’Océanie et d’Amérique, et Clémence Houdart, consultante indépendante du secteur culturel. « Nous avons décidé de créer des entités très différenciées, de ne pas mélanger art classique et art contemporain… Mais nous espérons faire converger les publics », explique cette dernière.

On voit mal pourquoi une clientèle qui se passionne pour les masques Ogoni – du Nigeria- ne pourrait pas être intéressée aussi par le travail de la photographe malienne Fatoumata Diabate ou aux pièces textiles chamarrées de la plasticienne zimbabwéenne Georgina Maxim (deux des expositions récentes de la galerie).

Au décloisonnement temporel s’ajoute un décloisonnement géographique : toutes les régions du continent sont convoquées alors que le biais français est naturellement de présenter des artistes de la zone francophone. Pour la dernière exposition, un Français sans origine africaine, François Réau, a même été convié à la messe, pour mieux se jouer des frontières.

Scène dynamique

« Concernant l’art africain, l’heure est toujours au défrichage, constate Charlotte Lidon. Il y a eu des expositions fortes en France depuis un peu plus de cinq ans à la Fondation Cartier, à La Villette… Mais il reste compliqué de sortir de certains schémas. Quand on parle d’art africain aujourd’hui, on s’attend encore souvent à du wax, de la couleur, une forme de tropicalisme. L’idée, ici, c’est de rendre compte du dynamisme d’une scène contemporaine qui a beaucoup de choses à dire, de présenter des esthétiques singulières, auxquelles on s’attend moins. »

Comme ces photographies de M’barka Amor, tirées d’une vidéo où cette performeuse, vidéaste et plasticienne d’origine tunisienne semble se « laver » avec de la peinture blanche. S’enduisant le corps de couleur, elle se blanchit, jusqu’à disparaître carrément sur le fond de murs blancs derrière elle. Un travail de couture, de tissage, accompagne dans l’exposition les clichés petits formats noirs et blancs. Coudre, c’est réparer, mais aussi percer, ce qui force un peu plus encore l’ambivalence de ces images intimes.

Atomes 1 de Hélène Jayet

Dessin réalisé par l'artiste Hélène Jayet autour de "Messe pour le temps présent" de Béjart. © Galerie 31 Project

Lassée par un milieu « macho, blanc et misogyne » qui ne livre qu’une vision « tronquée » du monde, Hélène Jayet fait elle des infidélités à la photographie. Après des travaux tournés vers ses racines maliennes (« L’origine de l’histoire »), puis un projet redonnant de la visibilité aux femmes, hommes, enfants noirs, avec des portraits grands formats, têtes hautes, parfois exposés en pleine rue (« Colored only, Chin up ! »), cette plasticienne revient à ses premières amours : le dessin et la sérigraphie.

Ses œuvres convoquent aujourd’hui une multitude de points noirs, qui recréent, pour peu qu’on prenne suffisamment de recul, des images de l’histoire coloniale. Mais dans cette exposition, c’est le souffle, le mouvement, qui l’ont inspirée. Nuages, cratères, molécules… « Avec ce travail très abstrait, cet espèce de magma sur papier, je parle aussi d’un chaos politique, financier… De l’explosion globale très concrète qui nous attend », souligne-t-elle.

Expérience convaincante

Dimitri Fagbohoun, artiste né au Bénin, qui a grandi au Cameroun avant de s’installer en France, explore quant à lui d’étranges racines (« The roots of… »). Suspendue comme un mobile, une installation fait danser dans l’air des tresses de cheveux synthétiques, fabriquées au Sénégal : les racines souterraines créent une chorégraphie aérienne et les mèches de salons deviennent matériau artistique pour galerie.

"The Roots of" de Dimitri Fagbohoun © Galerie 31 Project

Dans le jeu conceptuel carnavalesque du plasticien, tout se retrouve sens dessus dessous. Un fil barbelé se tord sur un mur pour écrire le mot « Amour ». Et un bronze reproduisant un pneu de voiture renvoie au mouvement universel.

L’ensemble interroge, interpelle, a du souffle. L’expérience, convaincante, d’inviter un commissaire indépendant dans la galerie devrait d’ailleurs être renouvelée l’année prochaine. En attendant, la galerie présentera à l’automne les travaux du Nigérian Kelani Abass (œuvres photos retravaillées par la peinture, le collage…) et Epheas Maposa, artiste émergent d’Harare. Le décloisonnement se poursuit.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3094_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte