Politique

Médias et politique : liaisons dangereuses

Corruption, dérapages et règlements de comptes... Dans le climat délétère que connaît actuellement le pays, les dérives de la presse ne contribuent pas à calmer le jeu.

« Il n’y a pas l’ombre d’un doute : le décret présidentiel limogeant Lansana Kouyaté est un faux, reconnaît sous couvert d’anonymat un membre du Parti de l’unité et du progrès (PUP, au pouvoir) », écrivait un site Internet guinéen quelques heures à peine après l’annonce de la révocation de l’ex-Premier ministre par Radio télévision Guinée (RTG), le 20 mai dernier. Info ou Intox ? « Faux décret, ou énième complot des ennemis du changement ? » pouvait-on lire encore dans ce même article, véritable charge contre le président Lansana Conté et son entourage. Le lendemain, après la diffusion par Radio France internationale (RFI) des réactions suscitées par l’éviction de Kouyaté, Mouctar Bah, correspondant de la station en Guinée, se voyait, quant à lui, accusé de « malhonnêteté ». L’un des intervenants dont il avait diffusé les propos fustigeait l’incapacité de l’ex-Premier ministre à réconcilier les Guinéens un an après sa prise de fonctions. Rien, en principe, qui puisse justifier la fronde déclenchée contre Mouctar Bah.
Dans la crise qui secoue aujourd’hui la Guinée, les exemples de la guerre ouverte que se livrent acteurs politiques et hommes de presse par médias interposés sont légion. Tous ou presque font le même constat : la presse guinéenne s’est empêtrée dans les filets des lobbies politiques, abandonnant son devoir d’objectivité pour la défense d’intérêts partisans. Même s’ils reconnaissent que quelques médias parviennent encore à préserver, peu ou prou, leur indépendance, les observateurs du microcosme médiatique local n’hésitent pas à en dénoncer les dérives alarmantes. « Nous constatons aujourd’hui un certain nombre de manquements et de dérapages qui ne peuvent ni garantir la crédibilité des professionnels des médias, ni renforcer la liberté de la presse », souligne Tibou Kamara, le nouveau président du Conseil national de la communication (CNC), un organe de régulation installé en 1992 pour préserver la liberté d’expression et veiller au respect des règles déontologiques.

Attaques personnelles
« Nous savons que la presse est manipulée et que la corruption existe, mais il est difficile d’en fournir les preuves », renchérit Mohamed Baba Sylla, directeur des programmes de la radio Liberté FM, dont la station a été partiellement détruite par des militaires lors des événements du début de l’année 2007. « Il est évident que les dérapages se sont multipliés avec l’installation du gouvernement de consensus », poursuit-il, laissant entendre que Lansana Kouyaté s’est servi de la presse pour déstabiliser les proches du chef de l’État, irrités par sa nomination.
« La situation est grave. Les attaques personnelles sont quotidiennes, particulièrement sur le Web, où toutes les dérives sont possibles », s’inquiète, de son côté, Souleymane Diallo, président de l’Observatoire guinéen de déontologie et d’éthique des médias (Oguidem) et représentant local de Reporters sans frontières (RSF). Celui qui fut l’un des pionniers de la presse privée en Guinée et fonda, dans les années 1990, les hebdomadaires Le Lynx et La Lance, n’échappe pas, non plus, aux critiques. Certains de ses confrères lui reprochent de s’être opposé à Kouyaté en raison de « considérations personnelles et ethniques » – une accusation qu’il récuse, évidemment.
Alors que la Guinée a décidé, il y a six ans, de favoriser l’émergence d’une presse privée en versant chaque année au secteur une subvention de 400 millions de francs guinéens (FG), soit 60 000 euros environ, et qu’un programme de plus de 1 million d’euros destiné à renforcer les capacités des médias sera mis en place en partenariat avec l’Union européenne pour les trois prochaines années, la question de la moralisation de la profession est plus que jamais d’actualité. Elle se heurte toutefois à deux obstacles majeurs : l’argent et l’instrumentalisation des entreprises de presse.

Résister à la tentation
Dans le meilleur des cas, la rémunération des journalistes locaux atteint péniblement 500 000 FG (à peine 100 euros). Mais pour les plus mal lotis, elle tourne autour de 100 FG par ligne « Il n’y a pas de convention collective, les journalistes sont donc rémunérés selon le bon vouloir des patrons. Il y en a même qui ne touchent pas de salaire et ne vivent que de pots-de-vin », déplore le docteur Bangaly Camara, directeur de l’Institut supérieur de l’information et de la communication (Isic). « La pression est forte et nous manquons d’argent pour assumer nos responsabilités familiales. C’est pourquoi il est difficile de résister à la tentation », confirme un jeune journaliste.
Si, chaque année, plusieurs dizaines de nouveaux rédacteurs diplômés arrivent sur le marché de l’emploi, d’autres n’ont suivi aucune formation reconnue. Aujourd’hui, la moitié des effectifs des rédactions seulement a suivi un cursus universitaire dédié à la presse, explique le Dr Camara. « Parmi les nouvelles recrues, certains peuvent donc méconnaître les fondements déontologiques de la profession », estime-t-il.
« Financièrement, les entreprises de presse ont du mal à joindre les deux bouts », avance de son côté Souleymane Diallo, dont les publications enregistrent pourtant les meilleures ventes du pays. Aujourd’hui, à peine une trentaine de titres sont disponibles dans les kiosques de Conakry, sur les quelque 150 journaux (quotidiens, hebdomadaires, bimensuelsÂ) officiellement déclarés en Guinée. « Les coûts de production et d’impression sont élevés. Beaucoup de journaux ne paraissent qu’une fois ou deux, avant de disparaître définitivement, faute d’argent. Mais il arrive aussi que des gens créent un support uniquement pour régler des comptes personnels. »
Tel est effectivement l’autre facteur qui nuit à la réputation des journaux guinéens : l’utilisation des médias par des clans, qui favorise le développement d’une information tendancieuse. Ainsi, Tibou Kamara, qui fut également journaliste et patron de presse – il a notamment fondé l’hebdomadaire L’Observateur – avant de rejoindre le CNC, s’inquiète de l’émergence d’une « presse partisane bénéficiant de fonds occultes ». Dès son arrivée à la tête de l’institution, en mars dernier, il s’est dit déterminé « à assainir et à moraliser le milieu, car la tolérance des autorités a conduit la presse à une certaine insouciance ».
Insouciance, ou plutôt inconscience ? Les dérives des médias représentent en effet un réel danger pour le pays, déjà profondément marqué par les clivages ethniques. Les carences de la presse écrite et des sites Web, dont la responsabilité dans la dégradation des mÂurs journalistiques est avérée, sont pour l’instant heureusement compensées par les radios privées (Nostalgie, Liberté, Soleil, Familia, etc.) qui émettent dans la capitale. Celles-ci offrent encore un traitement globalement plus équilibré de l’actualité nationale. Reste à savoir pour combien de tempsÂ

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