Politique

Mohamed Charfi, le droit et les droits

Juriste, héros de l'intelligentsia démocrate tunisienne, bête noire des islamo-conservateurs, l'ancien ministre de l'Éducation du président Ben Ali s'est éteint le 6 juin.

La gauche tunisienne a perdu une de ses grandes figures. Mohamed Charfi, universitaire de renom, ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) et ancien ministre de l’Éducation, s’est éteint le 6 juin des suites d’une longue maladie. Il avait 72 ans. Juriste, intellectuel engagé, héros de l’intelligentsia moderne et démocrate, francophile, bête noire des islamo-conservateurs, c’était un farouche partisan de la laïcité, mais d’une laïcité raisonnée, adaptée aux spécificités d’un islam sunnite qui ne connaît ni pape ni Église. Il a été inhumé le 7 juin au cimetière du Jellaz, à Tunis, en présence d’une foule nombreuse, des principaux dirigeants de l’opposition, mais aussi du ministre de l’Enseignement supérieur, Lazhar Bououni, qui a prononcé l’oraison funèbre au nom du président Zine el-Abidine Ben Ali. Son épouse Faouzia et ses trois filles ont assisté aux obsèques.
Né à Sfax, en 1936, Mohamed Charfi contracte le virus de la politique sur les bancs de la faculté de droit de Paris. Militant de l’Union générale des étudiants tunisiens (UGET), très influencé par l’UNFP marocaine (l’ancêtre de l’USFP) et grand admirateur de son leader Mehdi Ben Barka, il fait partie, en 1963, du noyau des membres fondateurs du Groupe d’études et d’action socialiste (Geast), plus connu sous le nom de Perspectives. Il participe ensuite à l’implantation de cellules du mouvement en Tunisie. Arrêté et condamné en mars 1968, il passe quinze mois dans le sinistre bagne de Borj er-Roumi, avant d’être gracié par Habib Bourguiba le 1er juin 1969. Charfi, amer, prend ses distances avec la politique, décroche à Paris, en 1971, son agrégation en droit privé et se consacre à l’enseignement. « À sa sortie de prison, Charfi ne voulait plus cautionner la dérive maoïste de la gauche tunisienne non communiste, se souvient son ami Khemaïs Chammari. Il estimait qu’elle aurait pu avoir son mot à dire dans la résolution de la crise politique des années 1968-1970, mais qu’elle avait manqué son rendez-vous avec l’Histoire en s’enfermant dans la radicalité. On ne peut pas dire que les faits lui ont donné tort. »

Indépendance d’esprit
Il revient à la politique par le biais de la vie associative, au début des années 1980, en adhérant à la Ligue tunisienne des droits de l’homme. Désigné vice-président de l’organisation en 1982, président par intérim en 1988 puis président en mars 1989, lors du deuxième congrès. Son mandat ne dure que quelques semaines : le 11 avril 1989, Ben Ali l’appelle au gouvernement. Il hérite d’un département particulièrement sensible : l’Éducation nationale, l’Enseignement supérieur et la Recherche scientifique. Et d’une mission qui ne l’est pas moins : réformer et moderniser les programmes, extirper des manuels scolaires les relents de fondamentalisme qui font le lit de l’islamisme et de l’intolérance. Il s’y attelle avec énergie et enthousiasme. Il gagne une étiquette « d’éradicateur », qui lui collera à la peau jusqu’à la fin. En réalité, Charfi, bien qu’intransigeant avec les agitateurs sur les campus, était hostile à une approche fondée exclusivement sur la dimension sécuritaire, qu’il avait d’ailleurs condamnée quand il militait à la Ligue, et pensait que c’était d’abord à l’école que pouvait se gagner le combat contre l’obscurantisme.
Son arrivée aux affaires, favorisée par Dali Jazi et Hédi Baccouche, le Premier ministre de l’époque, marque l’apogée de la politique d’ouverture du nouveau régime à la société civile. Charfi tente de préserver son indépendance d’esprit et de jugement. Ce qui ne plaît pas toujours. Contre l’avis de son administration, il refuse de traduire en conseil de discipline l’universitaire Larbi Chouikha, enseignant à l’Ipsi, l’Institut de presse et des sciences de l’information, coupable d’avoir cosigné avec l’opposant Kamel Laabidi un article critique dans le mensuel français Le Monde diplomatique. Rapidement, il se retrouve marginalisé au sein du gouvernement. Ses rapports avec Abdallah Kallel, son homologue de l’Intérieur, sfaxien comme lui, et grand ordonnateur de la politique du tout-répressif, se dégradent. Le président cesse de le recevoir à partir de 1992. Fragilisé, Charfi s’en émeut auprès de Hamed Karoui, le Premier ministre : « Si vous ne voulez plus de moi, je suis prêt à partir. » Pas de réponse. Mais le président met fin à ses fonctions lors du remaniement ministériel du 30 mai 1994.
Charfi a-t-il présenté sa démission, comme il l’a souvent laissé entendre à ses proches, ou a-t-il été limogé ? Le point reste à éclaircir. Une chose est sûre : il y avait longtemps qu’il n’était plus à sa place dans l’équipe Karoui. Ses successeurs, Sadok Chaabane et Lazhar Bououni, ont partiellement liquidé son héritage. Charfi, lui, a entre-temps renoué avec l’enseignement et s’adonne à l’écriture. Il sort de son silence le 20 mars 2002, le jour de la célébration du quarante-sixième anniversaire de l’indépendance tunisienne, en rendant public un manifeste, cosigné par une centaine de personnalités de la société civile, dénonçant la dérive autoritaire du régime et mettant en garde contre l’éventualité d’une révision de la Constitution, révision qui ouvrirait la voie à « une présidence à vie » au profit de Zine el-Abidine Ben Ali.

Une référence morale
Il est par la suite devenu un des chefs de file de l’opposition démocrate, tout en restant relativement en retrait, dans un rôle de fédérateur et de référence morale plus que de leader. La conjoncture politique et le code électoral l’empêchant de toute façon de présenter sa candidature à la présidentielle de 2004, il avait soutenu celle de Mohamed Ali Halouani, qui défendait les couleurs d’Ettajdid, et plaidé pour une candidature unique de l’opposition. Mais la pétition baptisée « Initiative démocratique », lancée par ses proches, tourne court : nombre de ses signataires se sont rétractés, et l’opposition est allée au combat en ordre dispersé. Affaibli par la maladie, il avait sensiblement réduit ses activités au cours des derniers mois.

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