Politique

Tunisie – Hmida Ennaifer : « Les élites islamistes maghrébines sont modernes »

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Hmida Ennaifar, universitaire et théologien tunisien qui pose dans son bureau à Bardo, en Tunisie.

Hmida Ennaifar, universitaire et théologien tunisien qui pose dans son bureau à Bardo, en Tunisie. © Ons Abid pour JA

Membre fondateur d’Ennahdha, intellectuel et théologien, Hmida Ennaifer appelle aujourd’hui à une réflexion de fond autour de l’islamisme politique. Entretien.

La direction d’Ennahdha aurait dû être renouvelée en mai, date initialement prévue du 11e Congrès du parti. La pandémie liée au Covid-19 et des dissensions internes ont bien opportunément permis le report de la réunion… et la prolongation du mandat de Rached Ghannouchi à la tête du mouvement qu’il a cofondé. Aujourd’hui, ses partisans plaident pour sa reconduction, tandis que ses contempteurs font valoir que les statuts lui interdisent de briguer un troisième mandat.

Au-delà des questions de personnes, le théologien Hmida Ennaifer plaide pour une réflexion de fond autour de l’islamisme politique. Il fut membre fondateur d’Ennahdha avant de s’en écarter en 1977, et reste considéré aujourd’hui comme l’un des chefs de file en Tunisie de la réflexion autour de l’islam et de la modernité.

Jeune Afrique : Que représente Ennahdha ?
Hmida Ennaifer : Un parti conservateur, mais à la tunisienne. Et c’est bien là tout le problème : depuis les années 1950, la question de la modernité est une donnée de base spécifique à la Tunisie. Au fil du temps, la pensée des Frères musulmans a été décapée laissant place à un conservatisme convaincu qui compose néanmoins largement avec le « progrès ».

Mais cette reconfiguration ne s’est pas faite de manière claire. Les conservateurs n’ont pas su faire avec la modernité. La gauche est face à une dichotomie similaire, elle n’a pas su se dissocier de la « tradition ». Aussi tous deux sont-ils en porte à faux. Il serait étonnant que dans la confusion actuelle émerge quelque chose de nouveau.

Rached Ghannouchi souhaite depuis 2016 qu’Ennahdha renonce à entrer en conflit avec l’Etat. Il a accepté l’idée que la société puisse influencer le parti et a redimensionné le concept de Oumma en le ramenant à la seule Tunisie. Ses déclarations ont-elles été suivies d’effet ?
Dans les écrits de Rached Ghannouchi, il n’y a pas trace de ces trois points qui, s’ils existaient, seraient une nouvelle réflexion qui ferait autorité. Quand, le 6 juin 1981, le MTI (future Ennahdha) a déposé une demande officielle pour être reconnu comme parti, il a implicitement reconnu l’État. Après avoir centré tout son discours sur la communauté des musulmans, il lui était difficile, en particulier dans un contexte de mondialisation, de prioriser sans transition l’Etat-nation.

 La majorité des cadres de la nouvelle génération d’Ennahdha n’a pas la formation requise

Si Ennahdha s’inscrit dans des réformes, que ce soit celles de Kheireddine Pacha, Abdelaziz Thaalbi ou celle d’El Islah de la mosquée de la Zitouna, elle doit s’y raccorder par un récit. Or, aujourd’hui, le mouvement pratique la politique mais ne la crée pas. Il se laisse porter par le courant, évolue, mais n’ancre pas ses mutations dans une réelle réflexion.

À quoi attribuez-vous cette défaillance ?
Pour mettre en application une idée, il faut l’étayer, la bâtir, la consolider. Or la majorité des cadres de la nouvelle génération d’Ennahdha n’a pas la formation requise. Cela se ressent d’autant plus que le mouvement a pour vocation d’influencer, au moins en partie, la société et sa culture.

L’autre défi d’Ennahdha est d’avoir l’islam pour référentiel ; cela induit des difficultés intrinsèques qui ne sont pas d’ordre idéologique. L’islam étant un patrimoine commun, personne ne peut se prévaloir d’en parler mieux que les autres ou revendiquer la prééminence en la matière.

La formation islamiste en Tunisie est d’apparence islamiste, mais en interne, elle est à bien des égards moderne

L’islamisme tunisien est-il particulier ?
Les élites islamistes maghrébines diffèrent de celles d’Orient. Elles ont été au contact de projets de modernité. En Tunisie, le mouvement réformiste, dès la fin du XIXe siècle, avait impulsé une approche de la modernité à laquelle Bourguiba a ensuite donné une forme finale.

La formation islamiste en Tunisie est d’apparence islamiste, mais en interne, elle est à bien des égards moderne. Ses dirigeants et ses membres sont tous issus de l’école moderne : une partie de leur réflexion est fondée sur le concept d’État et la capacité de celui-ci à impulser des changements. Le soulèvement de 2011 est un phénomène national sans rapport avec l’islam politique et qui doit sa visibilité au fait qu’il pris la forme d’un mouvement populaire massif.

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