Agroalimentaire

Tunisie : le Covid-19 va-t-il ébranler la domination de Castel (SFBT) dans sa forteresse ?

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Mis à jour le 19 juin 2020 à 17h40
La SFBT est la seule à fabriquer la boisson alcoolisée sous les marques Celtia et Stella avec 184,4 millions de litres écoulées en 2018.

La SFBT est la seule à fabriquer la boisson alcoolisée sous les marques Celtia et Stella avec 184,4 millions de litres écoulées en 2018. © Ben Abdallah Abdel Karim/Flickr/CC

La Société de fabrication des boissons de Tunisie sortait d’une bonne année 2019 et 2020 s’annonçait positive. Mais la crise sanitaire a rebattu les cartes. Si le leader de la bière et des boissons gazeuses dans le pays n’est pas en danger, la prudence prédomine.

« Suite à la crise de Covid-19 et à la baisse du pouvoir d’achat qui en découle, les prévisions deviennent très aléatoires. » L’avertissement figure à la dernière page des états financiers consolidés 2019 du groupe SFBT (Société de fabrication des boissons de Tunisie). Pas de quoi transformer néanmoins le numéro un tunisien des breuvages en un colosse aux pieds d’argile.

Seul fabriquant de bière locale (Celtia) et unique embouteilleur de Coca-Cola, le groupe, détenu majoritairement par le géant français Castel, écrase les marchés de la bière et des boissons gazeuses avec respectivement 93 % et 92 % de parts de marché, auxquels s’ajoutent les 43 % de parts de marché sur le secteur de l’eau embouteillée. Alors pourquoi s’inquiéter, surtout que la pandémie n’a que très peu touchée la Tunisie et que le groupe aux 26 filiales n’a jamais cessé son activité durant le confinement ?

Car le Covid-19 menace la saison touristique. Or, la SFBT réalise une grande partie de son chiffre d’affaires à ce moment-là. Elle fournit en bières, boissons gazeuses et eaux, une grande partie des hôtels dont les clients sont friands de la formule tout compris, très gourmande en boissons.

Fortes capacités de résilience du groupe

C’est d’ailleurs grâce à une excellente année touristique 2019, avec quelque 9 millions de visiteurs et près de 2 milliards de dollars de recette, que la SFBT a pu réaliser un résultat d’exploitation de 265 millions de dinars (83 millions d’euros), en hausse de 18 % par rapport à l’année précédente. De bons chiffres encore accentués par le glissement de la période de Ramadan – où la consommation d’alcool chute – des mois d’été à ceux du printemps.

L’impact négatif sur le secteur touristique et celui du transport aérien touchera aussi le groupe

La SFBT donc forcément coupée dans son élan de 2019, que le premier trimestre 2020 – qui ne prenait pas en compte les effets du coronavirus – avait confirmé avec une hausse de 11 % du chiffre d’affaires des boissons gazeuses et de 13 % de la bière locale. « La fermeture des boîtes de nuits, bars et restaurants touche particulièrement l’activité de SFBT. L’impact négatif sur le secteur touristique et celui du transport aérien touchera aussi le groupe. Le pouvoir d’achat s’est ébranlé pour la majorité des consommateurs. La crise de Covid-19 et le contexte opérationnel déjà difficile, nous amènent à être encore plus prudents sur les perspectives de SFBT », analyse Imen ben Ahmed, qui suit le titre pour la société financière Alpha Mena.

Cependant, l’experte met en avant les capacités de « résilience » du groupe, favorisée par ses positions quasi-monopolistiques sur la bière et les boissons gazeuses.

Fondée en 1889, et privatisé en 1979, la société est une valeur sûre dans le paysage tunisien. Malgré les tentatives de Heineken de pénétrer dans le marché avec le lancement l’an dernier de la marque Amstel à prix cassé, la SFBT n’a pas vacillé. « C’est le côté patriote des Tunisiens. Ils ont eu l’habitude pendant des années de ne boire que la Celtia tunisjenne, alors ils s’y tiennent », explique Boubaker Rekik, analyste financier chez l’intermédiaire en Bourse AFC.

Même chose du côté des sodas où Pepsi et Virgin se sont cassés les dents devant la force de frappe de la SFBT, partenaire de Coca-Cola. Son emprise sur ces deux marchés stratégiques à fait du titre SFBT un « Blue chip » (action d’une société cotée considérée comme fiable même en cas de conjoncture mauvaise) de la place de Tunis. Malgré les inquiétudes exprimées par la direction en conclusion des états financiers consolidés, les actions, valorisées à 4,4 milliards de dinars (1,4 milliards d’euros), ont progressé de plus de 30 % depuis la mi-mars, date du début du confinement en Tunisie.

Les développements en suspens

Cependant, les nuages, bien qu’encore épars, assombrissent l’avenir du groupe. L’interdiction des importations des boissons gazeuses et alcoolisées en Algérie, l’augmentation de la TVA dans la loi de finance 2019 sur la vente en détail des boissons alcoolisées, la hausse de la taxe sur le sucre et la baisse continue du pouvoir d’achat des Tunisiens jouent négativement sur les recettes du groupe.

L’an dernier, ces freins, qui existaient déjà, n’avaient pas durement atteint l’activité de la SFBT, mais demain ? La production de boissons gazeuses a diminué de plus de 6 % tandis que la fabrication de bière n’a augmenté que de 0,6 % entre 2018 et 2019. La forte élasticité-prix de ces biens de consommation a, pour le moment, permis de compenser. Jusqu’ où ? En glissement annuel, le coût des boissons gazeuses a progressé de 8,4 %.

Lors de l’assemblée générale d’avril 2019, le DGA, Moustapha Abdelmoula dénonçait la taxe sur le sucre imposé aux industriels, citant l’Égypte où cette taxe avait baissé tout en augmentant les revenus de l’État. Le marché de l’eau minérale montre, lui, des signes d’essoufflement : le groupe a dû contracter un crédit de 23 millions de dinars (7,2 millions d’euros) pour renforcer sa filiale du secteur, Sostem. Le groupe continue néanmoins à présenter un ratio d’endettement (« gearing ») négatif. Le prometteur marché des jus où la SFBT est arrivée en 2018 avec la marque Stil déçoit un peu avec seulement une hausse de 4 % des revenus en 2019. En avril de la même année, la SFBT avait mis définitivement fin à la commercialisation de son lait industrialisé et de ses produits dérivés pour mieux se concentrer sur ses marchés historiques. La bière et les boissons gazeuses représentent, en effet, 73 % du chiffre d’affaires du groupe.

L’an dernier, la SFBT avait racheté la société tunisienne Miled Stumetal, spécialisée dans l’emballage métallique en fer. Le groupe Castel avait-il l’intention, à partir de la Tunisie, de développer le secteur de l’emballage en canettes ? « C’est marginal pour la SFBT, du moins pour le moment. Il serait précipité de se prononcer sur les motivations et ambitions du groupe », avance prudemment Imen ben Ahmed. Contactées, les directions de Castel et de la SFBT n’ont pas souhaité donner suite à nos questions.

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