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Cet article est issu du dossier «Affaire Lamine Diack : corruption et dopage dans l'athlétisme»

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Politique

Corruption : Lamine Diack, une icône déchue dans l’attente du verdict

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Mis à jour le 20 juin 2020 à 10h36
L'ancien président de l'IAAF (Association internationale des fédérations d'athlétisme) Lamine Diack (au centre) arrive au tribunal de Paris, le 10 juin 2020.

L'ancien président de l'IAAF (Association internationale des fédérations d'athlétisme) Lamine Diack (au centre) arrive au tribunal de Paris, le 10 juin 2020. © Thomas SAMSON / AFP

Le procès de l’ancien président de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) s’est achevé ce jeudi avec les plaidoiries des avocats de la défense, qui ont plaidé la relaxe générale.

Il s’avance devant les juges, entouré de ses deux avocats. Calme et serein, vêtu d’un boubou vert pâle, Lamine Diack prend la parole au dernier jour de son procès. Accusé d’avoir permis, aux côtés de cinq autres personnes, de retarder des sanctions contre des sportifs russes soupçonnés de s’être dopés, l’octogénaire vient dire une dernière fois son attachement à l’éthique du sport. « Je ne me reconnais pas dans l’image d’un homme qui a voulu s’enrichir », insiste-t-il. Il était jugé par la 32e chambre correctionnelle de Paris pour corruption active et passive, blanchiment en bande organisée et abus de confiance.

Qui est vraiment Lamine Diack ? Est-il ce « vieillard » de 87 ans décrit par ses avocats, qui aurait réalisé en 2011 le « mandat de trop » à la tête d’une institution qu’il a dirigée de 1999 à 2015 ? Ou est-il cet homme puissant, patriarche du « clan Diack » et architecte, avec son fils Papa Massata, d’un vaste système de corruption au sein de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF), sur fond de dopage russe ?

C’est à cette question qu’auront à répondre les juges du Parquet national financier (PNF), qui rendront leur verdict le 16 septembre prochain. L’accusant d’avoir causé « une infraction énorme à la probité », le PNF a requis, mercredi 18 juin, quatre ans de prison ferme et 500 000 euros d’amende contre Lamine Diack. La même somme, et cinq années de détention, ont été requises contre son fils, anciennement chargé du marketing à l’IAAF.

Star au Sénégal

Papa Massata Diack, absent d’un procès au cours duquel il a été constamment cité, est resté à Dakar. Placé en garde à vue en novembre 2015, puis mis en examen et placé sous contrôle judiciaire, son père, lui, n’est plus rentré au Sénégal. Lamine Diack pourra-t-il revenir « mourir dignement dans les bras de ses petits-enfants », comme l’a demandé l’avocat William Bourdon, qui a fait appel à l’indulgence des juges ? Sa défense n’a, en tout cas, pas hésité à jouer sur la corde de l’émotion, décrivant un homme « au crépuscule de sa vie », souffrant de surdité et d’amnésie, dont on voudrait aujourd’hui « effacer l’honneur ».

Ancien député, ex-maire de Dakar, Lamine Diack a reçu de nombreuses manifestations de solidarité. « Les soutiens qu’il reçoit du Sénégal le touchent beaucoup. C’est un homme qui a consacré sa vie aux autres », confie à Jeune Afrique un autre de ses avocats, Simon Ndiaye.

Au fil des plaidoiries, c’est un homme plein de paradoxes qui a été dépeint. Adulé, célébré, proche des puissants, mais aussi « abandonné » par ses anciens collègues. Un homme de pouvoir sans être un homme d’argent. Charismatique, séducteur, mais ayant subi, pour avoir été l’un des premiers Africains à diriger une institution sportive internationale, « une forme d’arrogance » de la part de ce milieu. Zélé, rigoureux, mais coupable « d’errements et de manque de vigilance » lors de son dernier mandat à la tête de l’IAAF. Lamine Diack, expliquent ses conseils, n’aurait pas tenté de dissimuler les cas de dopage des athlètes russes, mais tout au plus de retarder le moment où la vérité allait éclater pour continuer de chouchouter les sponsors dans un moment de mauvaise passe financière de l’institution.

Ses avocats, qui ont plaidé la relaxe générale, pointent du doigt une « instruction bâclée », des réquisitions « déshumanisées », fustigeant une Cour désireuse de respecter le « médiatiquement correct » et de faire de Lamine Diack un « bouc émissaire », payant pour l’intégralité des scandales étouffés du sport mondial.

Zones d’ombre

Il y a près d’un an, l’accusé avait confié à Jeune Afrique « avoir hâte de pouvoir s’expliquer » au cours de son procès, mais de nombreuses zones d’ombre demeurent. Le Sénégalais a-t-il ou non négocié son silence sur les cas de dopage en contrepartie du financement de la campagne électorale sénégalaise de 2012, qui a consacré la victoire de Macky Sall ? C’est lui-même qui, lors de son audition, avait mentionné le chiffre de 1,5 million de dollars que les Russes auraient versé pour financer l’opposition au président sortant, Abdoulaye Wade.

« Il était déstabilisé [au moment de son interrogatoire]. Il a voulu couvrir ses collaborateurs, porter un chapeau sans doute trop grand pour lui. Par la suite, il revient sur tous ces éléments : quand il est entendu le 20 octobre 2016, il dit qu’il n’a jamais demandé de l’argent à Valentin Balakhnichev [le président de la Fédération russe d’athlétisme]. Et que s’il avait eu de l’argent à demander aux Russes, il aurait demandé à Poutine », a indiqué Me Ndiaye.

Autre zone d’ombre : les quelque 620 000 euros versés en quatre ans sur ses comptes personnels par son fils ou par l’une de ses sociétés. Mais si Lamine Diack n’a pas su justifier ces différents virements, c’est, selon son avocat, en raison de la solidarité intergénérationnelle régissant les liens entre le père et le fils. « Ils sont Sénégalais, ils ont une culture différente, c’est comme ça. [Quand Lamine Diack dit qu’il ne sait pas], c’est la réponse du père, pas celle d’un inspecteur des impôts. Lorsqu’il reçoit de l’argent de son fils, il ne se demande pas à quoi ça correspond. On ne peut pas prendre ça comme la preuve d’un abus de confiance », plaide Simon Ndiaye.

Le père et le fils

La relation entre le père et le fils, que l’on imagine tumultueuse, aura été au cœur de cette dernière journée de procès. Et pour se défendre, Papa Massata Diack n’aura pu s’exprimer qu’à travers la voix de ses avocats français, qui affirment avoir pris connaissance du dossier très tardivement (ses avocats sénégalais n’ont pas pu se rendre à Paris pour le procès, dont ils avaient demandé un renvoi). Il sera chargé tour à tour par les défenses des trois accusés présents à l’audience.

C’est le fils, assure l’avocat de l’ancien conseiller juridique de Lamine Diack, Habib Cissé, qui a proposé aux Russes la « full protection », c’est-à-dire l’exonération des sanctions des athlètes. Lui encore, accuse cette fois la défense de Gabriel Dollé, ex-patron de l’anti-dopage de l’IAAF, qui a « multiplié les mensonges » et a voulu « acheter leur silence et les impliquer dans ses magouilles ». Décrit comme un « homme d’affaires véreux » par le procureur François-Xavier Dulin, Papa Massata Diack est visé par deux mandats d’arrêt internationaux. Le Sénégal a toujours refusé de l’extrader.

Son avocat dénonce les « droits bafoués » de son client, décrit un homme qui vit le procès « comme une humiliation » et n’a fait « qu’obéir aux ordres de son père », auquel il voulait, par orgueil, « montrer qu’il avait réussi » alors que le « petit monde étroit de l’athlétisme » ne parvenait pas à lui pardonner son succès. « La réalité dans le monde du sport, c’est que l’argent est présent et qu’il est aussi le nerf de la guerre », aura fait remarquer, ce jeudi, Simon Ndiaye. Le sport, l’ancien champion du monde de saut en longueur Lamine Diack lui a consacré sa vie. Il lui doit ses honneurs et sa carrière. Est-ce l’argent qui aura provoqué sa chute ?

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