Politique

Algérie : la mission (presque) impossible du médiateur de la République

Réservé aux abonnés | | Par
Karim Younès, médiateur de la république algérienne.

Karim Younès, médiateur de la république algérienne. © Samir Sid

Cinq mois après sa prise de fonctions, le médiateur de la République Karim Younes peine toujours à se faire entendre. Des voix s’élèvent quant à l’utilité de ce poste remis au goût du jour par le président Tebboune.

Lorsque le président Tebboune annonça en février la création d’un poste de médiateur de la République qui a été confié à Karim Younes, l’opinion publique était partagée entre l’indifférence et le scepticisme. Et près de cinq mois après l’installation de la médiature, le sentiment des Algériens n’a pas évolué à l’égard de cet organisme.

Le dernier rapport que Karim Younes a transmis à la présidence de la République début juin et dont Jeune Afrique a obtenu une copie fournit assez d’éléments pour expliquer les difficultés du médiateur à faire entendre sa voix. 

Difficultés à se faire entendre

Il justifie a fortiori ces sentiments de désintérêt des citoyens pour une institution dont la principale mission est justement d’être à leur service. Une sorte d’ultime recours quand toutes les portes se referment. La première difficulté et non des moindres est de se faire entendre auprès des institutions de la République.

Le médiateur se plaint que le budget de fonctionnement pour l’année en cours ne lui soit pas encore alloué

Dans ce document, le médiateur se plaint que le budget de fonctionnement pour l’année en cours ne lui soit pas encore alloué. Sa demande d’information, qui a été adressée le 26 mai au secrétariat général (SG) de la présidence — la médiature étant rattachée au Palais d’El Mouradia –, n’avait toujours pas obtenu de réponse. Un retard qui vient confirmer les critiques récurrentes des Algériens contre la légendaire lenteur bureaucratique de l’administration. 

Pire, les collaborateurs du médiateur travaillent bénévolement et exercent leurs activités « sans une nomination réglementaire et concrète. » La doléance du médiateur sur l’absence de moyens pour accomplir ses missions et le peu d’empressement du SG à répondre à sa requête prêteraient à sourire si tout cela ne renseignait encore davantage sur cette bureaucratie subie par les citoyens algériens, et qui est à l’origine de nombreuses situations absurdes. 

Manque de coopération

La lecture de ce rapport illustre aussi le manque de coopération des institutions publiques sollicitées pour faciliter la tâche de Karim Younes et de ses collaborateurs. Pas moins de 27 ministères sur les 39 que compte le gouvernement et 37 walis (préfets) sur les 48 rechignent à collaborer.

Le nombre de requêtes reçues par le médiateur depuis son entrée en fonction laisse clairement penser que cette institution ne séduit pas les citoyens

Manque d’intérêt, absence de confiance ou encore cette sempiternelle lenteur bureaucratique, toujours est-il que cette fin de non-recevoir n’est guère à l’avantage de la médiature. Le nombre de requêtes reçues par le médiateur depuis son entrée en fonction, à savoir 1181, laisse clairement penser que cette institution ne séduit pas les citoyens, même si on note une légère augmentation du nombre de dossiers réceptionnés — 458 de plus que le mois précédent.

Mais sur les 1181 requêtes reçues, seulement 21,33 % ont obtenu des réponses. Ce qui montre combien la tâche du médiateur de la République confine au travail de Sisyphe.

Certes, cinq mois ne suffisent pas à juger de l’efficacité d’un organisme public qui ne dispose pas de tous les moyens pour accomplir ses missions. Certes, encore, cette bureaucratie algérienne est si contraignante qu’elle découragerait les meilleures volontés du monde. Mais le pari de voir cet organisme crouler sous les requêtes et que celles-ci soient prises en charge par un grand nombre est ténu. 

Une image altérée

La gageure tient d’abord à la personnalité du médiateur. Démocrate, républicain, intellectuel, ancien ministre, président de l’Assemblée nationale entre 2002 et 2004 avant de démissionner après la réélection de Bouteflika pour un second mandat, Karim Younes cultive l’image d’un homme intègre, propre et pondéré. Sa nomination durant l’été 2019 comme président de l’instance nationale de dialogue et de médiation en charge de trouver une issue à la crise politique née de la démission forcée de l’ex-président a quelque peu escamoté cette réputation et écorné son image. 

Largement rejetée aussi bien par les Algériens qui manifestaient alors par centaines de milliers dans les rues comme par la classe politique, la commission de Karim Younes a fait pschitt. Pour ses détracteurs comme pour une bonne partie de l’opinion, composer avec le système dont les manifestants du vendredi réclament la fin relève de la compromission.

Sur les réseaux sociaux, Karim Younes est voué aux gémonies et traité de tous les noms d’oiseaux

Sur les réseaux sociaux qui sont devenus des contre-pouvoirs qui échappent au contrôle des autorités, Monsieur Younes est d’ailleurs voué aux gémonies et traité de tous les noms d’oiseaux. Difficile de se relever de cet épisode politique qui a grandement sapé le crédit qu’il avait jusque là auprès de ses compatriotes. Il n’y a pas que le parcours récent du médiateur qui grève la mission de cet organisme.

Absence de confiance entre le citoyen et l’administration

Mais si la méfiance, la défiance, le peu, voire l’absence totale de confiance entre le citoyen et l’administration ne datent pas d’aujourd’hui, il faut croire que ce gouffre s’est élargi au cours des dernières années. L’instrumentalisation de la justice, l’explosion des scandales de corruption, la généralisation de la prébende et de la prévarication à tous les échelons de l’État ont fini par désespérer les Algériens.

Il faudrait beaucoup de temps et des trésors de persuasion pour convaincre les Algériens de recourir aux services de l’organisme dirigé par Karim Younes

Si cette médiature est voulue comme un autre instrument de la bonne gouvernance dans cette « nouvelle République » que promet le président Tebboune, il faudrait beaucoup de temps et des trésors de persuasion (et d’efficacité) pour convaincre les Algériens de recourir aux services de l’organisme que dirige Karim Younes.

Sans préjuger de l’avenir d’une institution qui n’a pas encore bouclé six mois d’existence, l’expérience a démontré aux Algériens que le médiateur de la République est, comme dirait l’autre, un machin budgétivore davantage au service des hommes qui y travaillent plutôt qu’à celui du citoyen.

En 1995, le président Liamine Zeroual avait créé le poste de médiateur de la République sous la direction de Abdesselam Habachi, une des figures de la révolution de 1954. Hormis son passé de maquisard, ses compatriotes n’ont guère gardé de souvenirs de son passage à la tête de cette médiature dont les activités ont été gelées par Bouteflika peu de temps après son arrivée au pouvoir en 1999.     

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte