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Cet article est issu du dossier «Affaire Vital Kamerhe en RDC : un directeur de cabinet face à la justice »

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Justice

Procès Kamerhe : l’étrange meurtre du juge Raphaël Yanyi

Réservé aux abonnés | | Par - à Kinshasa
Mis à jour le 18 juin 2020 à 22h37
Le juge Raphael Yanyi, ici lors de l'une des audiences du procès Kamerhe.

Le juge Raphael Yanyi, ici lors de l'une des audiences du procès Kamerhe. © Capture d'écran RTNC

Selon le rapport d’autopsie, le magistrat qui présidait les audiences du procès Kamerhe est décédé après avoir reçu un ou plusieurs coups à la tête. Mais l’affaire comporte des incohérences et la famille de Raphaël Yanyi ne croit pas en la version officielle.

Que s’est-il vraiment passé dans l’après-midi du 26 mai ? Quand et comment a été tué Raphaël Yanyi, le juge qui, la veille encore, présidait avec opiniâtreté les audiences du procès le plus politique et le plus retentissant de ces dernières années, celui de Vital Kamerhe ? L’affaire, pleine d’incohérences, défraie la chronique.

Le 16 juin, le ministre congolais de la Justice, Célestin Tunda Ya Kasende, a affirmé que le magistrat de 55 ans était décédé dans la nuit du 26 au 27 mai « des suites d’une hémorragie intracrânienne résultant d’un traumatisme cranio-encéphalique ». Le rapport d’autopsie, rendu public le même jour, révèle que Raphaël Yanyi a reçu des coups « à un endroit très sensible du crâne », explique à Jeune Afrique Célestin Tunda Ya Kasende, et que ces coups « ont provoqué une coagulation du sang au niveau de la tête et qu’ils sont la cause principale de la mort ». Le ministre a donc annoncé « l’ouverture d’une enquête judiciaire devant permettre d’élucider les circonstances de ce meurtre, d’en identifier les auteurs et de les sanctionner avec toute la rigueur de la loi ».

Un meurtre donc, alors que dans les heures qui avaient suivi le décès, Miguel Bagaya, chargé des opérations de la police nationale, assurait que Raphaël Yanyi avait « succombé des suites d’une crise cardiaque » tandis que tout Kinshasa bruissait des rumeurs les plus folles.

Cette nouvelle version pose pourtant question. Ne serait-ce que parce qu’à l’autopsie, les deux médecins légistes (dont l’un a été mis à disposition par la Monusco) ont retrouvé des traces de « substances toxiques » dans l’organisme du défunt. Célestin Tunda Ya Kasende assure toutefois qu’elles étaient présentes « à dose non létale » et que l’empoisonnement n’est donc pas la cause du décès. Le juge, insiste-t-il, a succombé à des coups portés à la tête.

Sous protection constante

Mais si c’est le cas, quand et dans quelles circonstances le magistrat a-t-il été agressé ? Selon nos sources, Raphaël Yanyi, 55 ans, était sous la protection constante « d’au moins six policiers » depuis le début du procès de l’ancien directeur de cabinet du chef de l’État, accusé de détournement de fonds. Difficile d’imaginer qu’il ait pu recevoir des coups si puissants qu’ils lui seront fatals dans les heures qui suivent sans que personne ne s’en aperçoive ni qu’il en fasse état à son entourage.

Et qu’a-t-il fait ce fameux jour ? On sait qu’il a été admis au Centre hospitalier Nganda, à Kinshasa, vers 2 heures du matin dans la nuit du 26 au 27 mai. Contactée par Jeune Afrique, son épouse a refusé de détailler les heures qui ont précédé, expliquant craindre que ses déclarations puissent mettre en danger sa vie et celle de ses quatre enfants encore mineurs.

Un voisin du couple en revanche affirme que Raphaël Yanyi est rentré chez lui aux alentours de 15 heures. Plusieurs personnes se trouvaient alors à son domicile, situé dans le quartier Bisengo-Bandalungwa : son épouse et ses enfants donc, mais aussi une femme de ménage, un agent de sécurité privé et les policiers chargés de sa protection. « Selon sa femme, à qui j’ai parlé, tout était normal, mais à 22 heures, il s’est mis à vomir », affirme ce voisin. « Sa femme atteste qu’il a vomi du sang, ajoute Léon Muka, un cousin du défunt. [Elle pense] qu’il a inhalé une substance toxique là où il se trouvait avant de rentrer chez lui. »

Deux rendez-vous avec des officiels

Qu’a fait le juge avant de rentrer à son domicile ce jour-là ? Selon nos informations, il s’est rendu à au moins deux rendez-vous avec des officiels. Le premier a eu lieu au Palais de la nation. Raphaël Yanyi a rencontré un membre du cabinet du président Félix Tshisekedi. Le second rendez-vous l’a conduit dans un lieu que nous ne sommes pas pour l’instant parvenus à identifier. Le juge s’y est entretenu avec un autre cadre haut placé au sein de la présidence.

Était-ce avec François Beya, le conseiller en sécurité du chef de l’État ? L’information a été abondamment relayée sur les réseaux sociaux, mais selon un collaborateur de l’intéressé, elle est fausse. « C’est une intox, une de ces fake news distillées par des officines obscures qui veulent créer la confusion dans les hautes sphères de l’État. »

Une chose est sûre : après ce nouveau rendez-vous, Raphaël Yanyi est reparti à son bureau, au tribunal de Kinshasa-Gombe. C’est là que, si l’on en croit ce qu’a déclaré, Sylvano Kasongo, le chef de la police de Kinshasa, au lendemain du décès, le magistrat aurait été pris d’un premier malaise et aurait décidé de rentrer chez lui.

La famille conteste

Pourquoi, s’il a été frappé à la tête, ne l’a-t-il pas dit à ses proches ou à son escorte ? Et comment celle-ci a-t-elle pu ne rien voir et ne pas donner l’alerte ? C’est parce que cette version des faits lui paraît invraisemblable que la famille du défunt la réfute et continue à croire à un empoisonnement.

Le 17 juin, elle a officiellement contesté les conclusions du rapport d’autopsie, affirmant – via un communiqué – que  la procédure était « viciée ». « L’annonce des rapports d’autopsie [par le ministre de la Justice] revêt un caractère plus politique que judiciaire », a-t-elle ajouté, regrettant de n’avoir eu la primeur des conclusions des deux médecins légistes. La médiatisation du rapport « viole le secret de l’instruction », conclut-elle, avant de demander l’ouverture d’une enquête indépendante.

Versions incohérentes, trous dans l’agenda du juge… Les zones d’ombre que l’enquête devra éclaircir sont nombreuses. Et nul doute que l’affaire sera dans tous les esprits, samedi 20 juin, lorsque Pierrot Bankenge Mvita, qui préside désormais les audiences du procès Kamerhe, rendra son verdict.

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