Politique économique

Mali – Mamadou Sinsy Coulibaly : « Le Mali a besoin d’une meilleure gouvernance économique »

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Mis à jour le 19 juin 2020 à 11h58
Mamadou Sinsy Coulibaly, dans ses locaux du quartier ACI 2000, le 30 août 2017.

Mamadou Sinsy Coulibaly, dans ses locaux du quartier ACI 2000, le 30 août 2017. © Emmanuel Bakary Daou pour JA

Lutte contre la corruption, crise sécuritaire et relance de l’économie… Le patron des patrons maliens n’hésite pas à dire ce qu’il pense, quitte à fâcher.

Depuis 2015, le PDG et fondateur du groupe Kledu, Mamadou Sinsy Coulibaly, est le président du Conseil national du patronat du Mali (CNPM). Cultivant son image de self-made-man, libéral assumé, le patron des patrons maliens a la parole libre.

À la tête d’un groupe omniprésent, des médias aux assurances en passant par l’agroalimentaire, l’entrepreneur de 64 ans a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille. Il en dénonce à l’envi les conséquences désastreuses sur un secteur privé qui, gangrené, peine à se développer. Des prises de position radicales et un franc-parler qui font parfois polémique.

En mars 2019, Coulibaly avait ainsi fait scandale en qualifiant publiquement Nouhoum Tapily, le président de la Cour suprême, de « fonctionnaire le plus corrompu et le plus dangereux du pays ». Il avait ensuite promis de publier une liste des « 1 600 fonctionnaires les plus corrompus » du Mali. Le magistrat avait porté plainte et une médiation avait finalement débouché sur un accord à l’amiable entre les deux hommes.

Et si le président du CNPM n’a pour le moment pas rendu publique la suite de sa fameuse liste, il s’est depuis trouvé de nouveaux alliés au sein de la Plateforme de lutte contre la corruption et le chômage (PCC), dont il est, à l’instar de Clément Dembélé, l’un des membres fondateurs.

S’il se revendique comme « apolitique », Coulibaly n’en demeure pas moins extrêmement critique vis-à-vis de l’exécutif. Ces dernières semaines, il est plusieurs fois monté au créneau pour réclamer du gouvernement des mesures plus fortes à destination des entreprises qui, déjà fragilisées par la crise sécuritaire, font désormais face aux conséquences économiques de la pandémie de Covid-19.

Jeune Afrique : Quelles sont les conséquences économiques du coronavirus sur le secteur privé ?

Mamadou Sinsy Coulibaly : Il est difficile de chiffrer les pertes car une grande partie des entreprises maliennes évoluent dans le secteur informel. Le CNPM fera un bilan, mais cela demandera un certain délai. La plupart des sociétés, qui sont surtout des petites et moyennes entreprises, prennent du temps pour communiquer les chiffres.

Il est certain que toute l’économie a tourné au ralenti : les banques, les transports, l’industrie, le tourisme… Mais le secteur des services est celui qui a été le plus été touché. Les agences de voyages et les hôtels par exemple n’ont eu aucun revenu pendant cette période.

Le gouvernement a annoncé des mesures d’appui d’environ 40 milliards de francs CFA [près de 61 millions d’euros] en faveur des entreprises affectées par la crise sanitaire. Pourquoi le patronat et l’Union nationale des travailleurs du Mali [UNTM] ont-ils estimé, début mai, que ces mesures étaient inappropriées ?

Parce que le gouvernement rencontre le secteur privé, mais qu’il ne l’associe pas aux mesures décidées. Le CNPM et l’UNTM se sont désolidarisés des annonces faites car ils n’ont pas été associés en tant que partenaires sociaux. Il a davantage échangé avec des acteurs institutionnels, comme la Chambre de commerce.

Pour nous, les mesures annoncées sont donc inadaptées. Prenons l’exemple des déductions d’impôts au cas par cas. D’une part, cela pose problème parce que de nombreuses entreprises sont dans le secteur informel et échappent aux radars de l’État.

D’autre part, il faut fixer ensemble et de façon claire les conditions à réunir pour pouvoir en bénéficier. Les partenaires sociaux doivent également être associés à la commission qui prendra les décisions. Si cela se décide à la tête du client, c’est la porte ouverte à la corruption et aux détournements.

Que faut-il faire pour relancer l’économie ?

À court terme, plusieurs entreprises ont besoin de financements pour redécoller. L’État est pauvre et les partenaires internationaux n’aiment pas subventionner le secteur privé. Nous devons réunir les entreprises concernées afin de trouver les solutions adaptées.

Mais le Mali a besoin avant toute chose d’une meilleure gouvernance économique. Il faut en finir avec la corruption qui gangrène le pays. Il faut également résoudre la question sécuritaire. Ce sont les préalables à réunir pour tout développement. Le coronavirus est une préoccupation secondaire pour le Mali. Même si l’on arrive à maîtriser l’épidémie, ces maux, eux, continueront à peser sur notre économie.

Vous avez pris position à plusieurs reprises contre la corruption. Avez-vous le sentiment que la lutte s’essouffle ?

Non et je dirais même qu’elle est de mieux en mieux organisée. Après les dénonciations publiques de fonctionnaires corrompus, nous sommes passés à l’étape supérieure. Maintenant nous montons des dossiers solides et portons plainte devant la justice. L’arrestation de Bakary Togola, le président des Chambres d’agriculture du Mali, en est un exemple.

Le problème, c’est que la corruption s’étend jusque dans les hautes sphères de l’État. Prenons l’exemple des affaires de l’avion présidentiel et de l’achat du matériel militaire. Parmi les personnes visées par la justice se trouvent d’anciens ministres, des conseillers du chef de l’État, etc. La corruption touche aussi des généraux, qui s’enrichissent sur le dos de notre armée. Sans parler de certains magistrats. C’est tout cela que nous dénonçons et nous ne nous arrêterons pas tant que les corrompus ne répondront pas de leurs actes.

Pourquoi vous êtes-vous engagé dans ce combat ?

Tout simplement parce que je suis un homme frustré. À cause de la corruption, je ne pourrai jamais réaliser mon rêve de devenir un grand chef d’entreprise. Je ne pourrai jamais créer d’industrie au Mali ni investir dans l’agriculture comme je le voudrais.

J’aurais pu créer tellement plus d’emplois ! Au lieu de cela, je suis à la tête de plusieurs PME, parce que c’est le seul moyen de se diversifier et de continuer à travailler. Il est peut-être trop tard pour que moi, je réalise mon rêve, mais je veux que les générations futures puissent entreprendre et investir dans des conditions de transparence et de bonne gouvernance. Je veux que les sociétés qu’elles créeront prospèrent sans avoir à payer des dessous de table.

Cet engagement anti-corruption et anti-système ne conduit-il pas à des tensions au sein du patronat malien ?

Pas du tout. C’est un engagement personnel, que je prends en tant que chef d’entreprise et membre fondateur de la Plateforme de lutte contre la corruption et le chômage (PCC). Cela n’est pas lié à ma position de patron des patrons.

Quelles réformes seraient prioritaires ?

Il faudrait numériser tous les services financiers de l’État. Ensuite, il faudrait ouvrir tous les dossiers épinglés par le Vérificateur général du Mali. Les dossiers impliquant les généraux de l’armée devraient également faire l’objet d’un traitement judiciaire. Il faut que l’impunité cesse.

Une grande manifestation a eu lieu à Bamako, le 5 juin, pour dénoncer la mauvaise gouvernance. Une autre est prévue aujourd’hui. Certains ont exigé la démission du président Ibrahim Boubacar Keïta [IBK]. Ce type de revendication ne risque-t-il pas de créer de l’instabilité dans un pays déjà miné par de nombreuses crises ?

Ce n’est pas nous qui créons l’instabilité, mais toutes ces personnes qui s’enrichissent impunément sur le dos des Maliens. Chaque année, le rapport du bureau du Vérificateur général révèle des scandales de détournement de deniers publics. Tout cet argent aurait pu servir à développer le pays. Trop c’est trop, les Maliens ont assez souffert !

Bien sûr que nous soutenons les revendications des manifestants. Nous avons l’impression de ne plus être dans un État de droit. Prenez le cas de Clément Dembélé. C’est le président de la PCC. Début mai, il a été enlevé par des hommes en cagoule et retenu pendant des jours, hors de tout cadre légal. Il lui est reproché d’avoir appelé à la désobéissance civile et d’avoir porté atteinte à la sûreté de l’État et son procès est prévu le 1er juillet, alors que tout la procédure a été menée de façon extrajudiciaire.

Nous devons nous lever contre ce régime, qui a clairement montré ses limites. S’il n’est pas capable d’assurer l’égalité des chances en appliquant les règles de bonne gouvernance et d’assurer la sécurité des biens et des personnes, qu’il s’en aille et qu’il laisse la place à d’autres.

Le chef de l’État a annoncé des mesures après avoir rencontré les leaders religieux et des organisations de la société civile. Il dit avoir compris la contestation et propose de dialoguer. Vous a-t-il convaincu ?

D’abord, le PCC n’a pas participé à cette rencontre. Ensuite, le Mouvement du 5 juin ne veut rien entendre d’autre que sa démission. L’idée est de mettre en place une transition, comme au Burkina Faso après la démission de Blaise Compaoré, en 2014. Au cours de cette période de transition, nous pourrons faire des réformes et préparer de nouvelles élections.

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