Arts

« Ndary Lo, le démiurge » : la sculpture pour se libérer des fers

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Mis à jour le 23 juin 2020 à 12h13
L’œuvre du sculpteur sénégalais Ndary Lo fait l’objet d’une exposition, « Trans-fer », à la Fondation Blachère (Apt, France) jusqu'en septembre 2020.

L’œuvre du sculpteur sénégalais Ndary Lo fait l’objet d’une exposition, « Trans-fer », à la Fondation Blachère (Apt, France) jusqu'en septembre 2020. © Ndary Lo Francine Vormese-Matarasso

Trois ans après la mort du sculpteur sénégalais, la monographie « Ndary Lo, le démiurge » permet de mieux saisir la complexité d’une œuvre profondément spirituelle et engagée.

Se souvenir de Ndary Lo. Trois ans après sa mort, le 8 juin 2017, les éditions des Cinq continents publient une importante monographie bilingue intitulée Ndary Lo, le démiurge, consacrée au sculpteur sénégalais emporté trop tôt par un cancer du foie. C’est une initiative qui mérite d’être signalée et encouragée parce qu’ils sont bien trop rares, les ouvrages critiques explorant de manière approfondie le travail des artistes africains contemporains.

Œuvres élégantes

Né en 1961 à Tivaouane, Ndary Lo passe une partie de son enfance dans les environs de Thiès puis, après des études d’anglais, suit une formation à l’École nationale des beaux-arts de Dakar. Au détour des années 1990, il choisit comme matériau de base le fer et se lance véritablement dans la sculpture – remportant en 1995 le prix du concours des arts du Goethe Institut de Dakar.

Ce n’est là que le début d’une longue série de récompenses saluant des œuvres élégantes et engagées : Prix de la jeune création contemporaine africaine à la Biennale de Dakar en 1996, Grand Prix du chef de l’État pour les Arts en 1999, Grand Prix Léopold Sédar Senghor à la Biennale de Dakar en 2002 et en 2008, etc.

« Marcheurs », Ndary Lo, 2011, fer à béton soudé.

« Marcheurs », Ndary Lo, 2011, fer à béton soudé. © Sitor Senghor

Mais au-delà de ces étapes biographiques faciles à retrouver en ligne ou dans les articles des journalistes qui se sont intéressés à son travail, une monographie permet d’appréhender l’œuvre dans son ensemble en s’articulant autour des questions qu’elle soulève, des réponses qu’elle donne ou refuse de donner.

Une monographie donne la parole à ceux qui ont connu l’artiste, que ce soit l’homme lui-même ou l’homme à travers l’œuvre. Dans Le Démiurge s’expriment ainsi l’avocat et critique d’art Sylvain Sankalé, qui fut un proche de Ndary Lo, l’ancien directeur artistique de la Fondation Blachère (Apt, dans le Sud de la France) Pierre Jaccaud, l’écrivain et journaliste Meadow Dibble, les critiques Dominique Berthet et Joëlle Busca, la célèbre « captive » de Gorée Marie-José Crespin et quelques autres.

Méandres, questionnements, incertitudes

Ces différents regards rassemblés dans un même volume offrent une vision plurielle de l’artiste, que l’on aurait parfois tendance à réduire aux formes qui ont fait son succès, ces silhouettes filiformes en mouvement conçues principalement avec des fers à béton. Ici, l’on ne se contente pas de la surface, on plonge dans les méandres, les questionnements, les incertitudes.

De l’intérêt de l’artiste pour la philosophie qui lui valut, dans sa jeunesse, le surnom de Nietzsche, à son travail sur l’esclavage, de son refus d’être comparé au sculpteur Alberto Giacometti à l’influence de son grand frère sénégalais Moustapha Dimé, les thématiques abordées par l’ouvrage sont nombreuses et décortiquées avec pertinence.

Ndary Lo parlait d’ »adaptaïsme » plutôt que de récup’art

Certes, l’émotion liée à sa disparition reste palpable dans les textes – preuve s’il en est de l’influence qu’il eut sur ceux qu’il rencontra –, mais au-delà de cette émotion, les auteurs ouvrent des pistes d’analyse fécondes qui disent toute la richesse de ses créations. « Regarder cet artiste fouiller dans les décombres pour extraire savamment du sens de ce chaos et remodeler ce qui a été détruit pour en faire quelque chose d’éclatant a été pour moi une précieuse leçon sur la résilience et la guérison », écrit ainsi Meadow Dibble à propos de la récupération, essentielle dans le travail de Ndary Lo qui parlait, lui, d’ »adaptaïsme » plutôt que de récup’art.

Conscience libre et volonté de puissance

D’autres s’intéressent à la question du mouvement – marche, élévation, envol – à l’instar de Joëlle Busca : « Ses immenses personnes debout, jambes en route, bras de géants tendant des mains démesurées vers un ciel chimérique, dégagées de la pesanteur, exhibent leur conscience libre et leur volonté de puissance. Les corps sont réconciliés avec leur avenir dans une ferme ardeur qui va de l’avant, ils sont prêts à s’élancer. »

Chaînes terrifiantes faites de maillons d’os et de fer

Profondément spirituelle et engagée, l’œuvre de Ndary Lo est fidèle à cette phrase de Nietzsche qu’il aimait à répéter : « Monter c’est ce que veut la vie, et en montant se dépasser. » Même certaines de ses pièces les plus dures – telles que Strange Fruits, qui montre des hommes-arbres auxquels sont pendus d’autres hommes, en référence à la chanson popularisée par Billie Holiday, ou encore ces chaînes terrifiantes faites de maillons d’os et de fer qu’il a utilisées à plusieurs reprises – sont sous-tendues par un espoir.

À propos de ces terribles chaînes, Jacques Rouayroux rappelle d’ailleurs : « [Ndary Lo] a formalisé dans ses carnets la raison pour laquelle il installait toujours ces chaînages de façon verticale, les transformant en une échelle qui permet la libération des esclaves, leur évasion, leur ascension. » C’est peut-être là ce que l’on retiendra de cet ouvrage : Ndary Lo, à l’image de son art, comptait parmi ces rares et précieuses personnes qui œuvrent sans relâche à l’élévation de leurs contemporains.

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