Justice

Affaire Thione Seck : quand la « saisie du siècle » de faux billets fait pschitt

Réservé aux abonnés | | Par - à Dakar
Mis à jour le 16 juin 2020 à 18h41
Thione Seck, en 2011.

Thione Seck, en 2011. © Creative Commons / Nomo / Wikimedia

Accusé depuis 2015 d’avoir trempé dans un gigantesque trafic de faux billets, le chanteur Thione Seck comparaissait en appel, le 15 juin, à Dakar. Et l’ouverture des scellés a réservé bien des surprises…

Une star locale de la chanson, une arnaque mal ficelée, des millions d’euros évoqués, une dose de maraboutage et, au final, quelques milliers de rectangles de papier vert. Voilà, en substance, les ingrédients de « l’affaire Thione Seck », qui passionne le Sénégal depuis cinq ans et dont le procès en appel s’est ouvert ce lundi 15 juin au Palais de justice de Dakar. L’affaire, que les autorités et les médias avaient présentée comme la « saisie du siècle », a peu à peu tourné à la débâcle juridique, tant la procédure judiciaire a mis au jour des saisies bidon et une clique criminelle bancale.

Il faut remonter à 2015 pour comprendre l’emballement. Thione Ballago Seck, éternel rival du roi du Mbalax Youssou Ndour et idole en son pays, est arrêté à son domicile. La gendarmerie croit alors le trouver en possession d’un sac contenant pas moins de 50 millions d’euros de devises contrefaites. Les autorités plastronnent, affirmant  avoir démantelé un trafic de fausse monnaie ayant des ramifications dans tout l’ouest-africain. La presse s’emballe, multiplie les gros titres et les révélations « choc », et le public s’enthousiasme.

Mais cinq ans et une procédure en première instance annulée plus tard, l’affaire n’excite plus personne. Ce lundi 15 juin, la salle numéro 6 du Palais de Justice est quasiment vide lorsque le juge d’appel autorise une seconde ouverture des scellés, réclamée à cor et à cri par les avocats de la défense.

Petits papiers

D’un sac en plastique rayé noir et blanc froissé, il sort une liasse plastifiée de papiers verts rectangulaires, de la taille d’un billet de banque, vierges de toute impression. La défense les brandit, les étale à la barre et les jette entre les mains des rares journalistes présents, galvanisée par ce qu’elle considère comme étant la démonstration que le procès est « bidon ».

« Les voilà vos cinquante millions d’euros de faux billets ! Des papiers verts, juste des papiers ! Je vous défie de les prendre pour aller acheter votre pain chez le boutiquier », nargue l’un des avocats.

Dans les scellés, on trouve surtout des morceaux de papiers

Comme en première instance, l’échantillon ouvert laisse apparaître des milliers de papiers unis, emballés dans des ballots de plastique. En haut et en bas de chacun des papiers, une reproduction d’un billet de 100 euros.

Existe-t-il d’autres contrefaçons que les deux billets trouvés dans la poche de Thione Seck, le jour de son arrestation, et des 10 000 euros de fausses coupures saisies chez son co-accusé malien Alaye Djiteye ? Dans les scellés, qui contiennent ce que la gendarmerie a effectivement saisi, on trouve surtout des morceaux de papiers. Si la couleur et la forme sont proches de celles d’un billet de 100 euros, ils sont tous vierges. Et nul besoin d’être spécialiste pour constater que le papier n’a rien à voir avec celui utilisé pour les billets de banque.

L’accusation persiste

« Comment pourrait-on condamner quelqu’un pour possession de papiers verts, sans reproduction crédible de billets de banque ? Ce serait une première dans l’histoire juridique du Sénégal », a ironisé Me Bamba Cissé, avocat de Thione Seck.

Papier ou non, les avocats de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (Bceao), qui s’est constituée partie civile, en sont convaincus : Thione Seck a pris part à une association de malfaiteurs. « Il y a celui qui fabrique les billets et les vend, c’est Alaye Djiteye. Il y a l’intermédiaire, Chérif Sakho. Il y a l’acquéreur, Thione Ballago Seck. Comment peut-on nous faire croire qu’il n’y a pas association de malfaiteurs quand celle-ci est établie par les relations téléphoniques poussées, avec plus de 40 appels en une semaine, et des relations physiques qui ont eu lieu ? », a plaidé Me Moussa Sarr, avocat de la partie civile. Et de renchérir : « Oui, c’est du papier, mais c’est du papier qui a pour vocation d’être contrefait en billets ! ».

Une accusation soutenue par l’avocat général, qui a requis cinq ans de prison ferme et 10 millions de francs CFA d’amende contre le chanteur. Un réquisitoire plus sévère qu’en première instance : le procureur avait alors requis deux ans de prison, dont huit mois ferme.

« Un maraboutage »

À la barre, drapé d’un boubou blanc immaculé, masque chirurgical à la main, Thione Seck s’en défend. Le leader du « Raam Daan » l’assure, à grands renforts d’amples gestes théâtraux : on l’a piégé en lui faisant croire à une avance en cash pour une tournée en Europe dont les cachets avoisineraient ceux de Madonna.

Et les 85 millions de FCFA qu’il aurait versés au Gambien Joachim Cissé, ce même homme qui lui a confié les supposés « 50 millions d’euros de papiers verts » ? « Un maraboutage » rétorque Thione Seck, déclarant avoir « été atteint mystiquement au point de [se] retrouver dans une situation d’inconscience totale ».

Si la thèse amuse volontiers la presse locale et les commentateurs sur les réseaux sociaux, elle n’en est pas moins soutenue par l’un des avocats de l’artiste, Me Bamba Cissé. « Nous sommes Sénégalais, nous savons que des actes surnaturels se produisent ici », a-t-il adressé au juge. Marabouté ou non ? Faux billets ou saisie bison ? Arnaque grossière ou association de malfaiteurs ? La Cour d’appel de Dakar devra trancher le 22 juin.

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