Politique

Cameroun : les vérités de Yondo Black, infatigable opposant à Paul Biya

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Mis à jour le 19 juin 2020 à 09h13
L'avocat camerounais Yondo Black devant le Conseil constitutionnel lors du contentieux post-élection présidentielle d'octobre 2018.

L'avocat camerounais Yondo Black devant le Conseil constitutionnel lors du contentieux post-élection présidentielle d'octobre 2018. © MABOUP

Malgré les coups reçus en près de quarante ans d’opposition, l’avocat camerounais Yondo Black ne raccroche pas les gants. Infatigable détracteur de Paul Biya, il reste persuadé que l’alternance est à portée de main.

Yondo Black ne s’en cache pas, il ne recherche pas la compagnie des journalistes, convaincu qu’ils ont tendance à déformer ses propos. Figure politique des années de braise, au début de la décennie 1990, grand pourfendeur de « la dérive dictatoriale du régime de Paul Biya », l’ex-bâtonnier de l’Ordre des avocats préfère multiplier les tribunes assassines.

Combien en a-t-il rédigé en presque quatre décennies d’opposition ? Lui-même serait incapable de les compter, mais affirme tenir à notre disposition une vingtaine d’articles très récents. Yondo Black y entremêle ses vies d’avocat et de politique pour dire son rêve de bonne gouvernance et de plus de libertés individuelles pour les citoyens camerounais.

Conjurer le sort

Au gré de ses écrits, il invite ses compatriotes à rejeter « l’alternance de gré à gré au sommet de l’État », exige la réapparition d’un Paul Biya « porté disparu » afin de tordre le cou aux rumeurs qui le donnent pour mort, tance le Parlement qui ne se résout pas à exiger que le président soit soumis à un examen médical attestant de son aptitude à gouverner… Yondo Black écrit comme pour conjurer le sort, persuadé que « le Cameroun fonce vers l’abîme ».

À l’en croire, tous les signaux sont au rouge. Une situation économique peu florissante, une élite en partie corrompue, la déchirure entre anglophones et francophones – que consacre, au fil des mois, l’enlisement de la crise meurtrière des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest… Mais il y a plus pernicieux : le tribalisme galopant et l’ethnicisation des rapports sociaux. « Nous sommes assis sur une poudrière parce qu’un régime à l’agonie emploie le temps qu’il lui reste à aggraver nos blessures les plus profondes », assène ce fils de fonctionnaire formé dans des institutions catholiques aux quatre coins du pays, au gré des affectations paternelles.

Toujours prêt au combat et à la résistance »

À bientôt 82 ans, il dit vouloir s’opposer à toute forme d’injustice. « J’ai toujours le poil hérissé face aux abus quels qu’ils soient. C’est cela qui a forgé mon tempérament, toujours prêt au combat et à la résistance. »

L’injustice, il la découvre dans les années 1960, dans la manière dont les étudiants en droit deviennent avocats : par décret présidentiel et après enquête de moralité. « Cela exigeait du postulant une docilité à laquelle je ne pouvais me résoudre. On vivait dans un régime de parti unique, où le contrôle des esprits était la règle. » Son astuce pour y échapper : devenir avocat en France, ce qui lui permettait de le devenir automatiquement au pays.

Entre droit et politique

Depuis, aucune de ses deux amours (la politique et le droit) n’a pris le pas sur l’autre. Avocat commis d’office pour défendre Ahmadou Ahidjo, accusé de subversion et de conspiration d’assassinat puis d’outrage au chef de l’État en 1984, il dénonce un simulacre de procès, à l’issue duquel l’ancien président a été condamné à mort par contumace. « La justice aux ordres n’est pas un fait nouveau sous la gouvernance de Paul Biya », déclare aujourd’hui Yondo Black.

C’est pour cette raison, poursuit-il, qu’il a « adoré » assurer la défense de Lydienne Yen-Eyoum, Franco-Camerounaise accusée de détournements de fonds. « Cette jeune avocate, si frêle, a eu le courage de se battre contre un régime où les grands utilisent les petits pour régler leurs comptes. Elle a été condamnée pour n’avoir pas accepté de jouer le jeu. »

Père de trois enfants, marié depuis cinquante-six ans à une Bretonne professeure d’allemand rencontrée en 1962 en France, Yondo Black a joué un rôle majeur dans le retour du multipartisme au Cameroun.

Nous sommes au début des années 1990. Alors que prévaut le système du parti unique, Yondo Black cosigne avec neuf autres personnes, dont Anicet Ekanè et la journaliste Henriette Ekwè, un manifeste en faveur de la restauration du multipartisme, inscrit dans la Constitution. Soupçonnés d’avoir voulu créer un parti, ils sont accusés de subversion et traduits devant le tribunal militaire.

Plus de 200 avocats apportent leur soutien aux accusés, qui écopent de peines de prison, mais l’affaire est retentissante et conduit à la légalisation ou à la création de différents partis d’opposition, dont le Social Democratic Front (SDF). « Certains feignent de l’ignorer, mais le mouvement de démocratisation dont ils revendiquent la paternité n’aurait pas existé si je ne l’avais pas impulsé », rappelle Yondo Black.

Sept mois derrière les barreaux

Condamné à trois années de détention, il passera sept mois derrière les barreaux. Mais à sa sortie de prison, son casier judiciaire le disqualifie comme créateur de parti. Il lui faudra attendre 1991 pour pouvoir former le Mouvement social pour la nouvelle démocratie (MSND) – « un petit parti radical », selon ses détracteurs.

Persuadé que l’opposition ne peut se battre contre le régime en allant au combat en ordre dispersé, il pousse à la création de la Coordination des partis et des associations politiques au Cameroun. Elle sera à l’origine des principales actions de désobéissance durant les opérations villes mortes.

« Comme un seul homme, le peuple obéissait aux mots d’ordre de la coordination. Elle agissait, le pouvoir réagissait. Nous donnions le tempo », se souvient, nostalgique, l’ex-militant du Parti socialiste unifié (PSU, de Michel Rocard) et de différents syndicats étudiants (l’Union nationale des étudiants du Kamerun – Unek – et la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France – FEANF). Pourtant, son idéal d’opposition unie s’écroule quand certains de ses membres font alliance avec le pouvoir qu’ils sont censés combattre.

« Mon infortune tient au fait que j’ai été non seulement l’adversaire du régime, mais aussi celui de mes camarades de lutte », lance-t-il. Il en veut pour preuve le fait d’avoir été évincé des instances dirigeantes d’une coalition de l’opposition qu’il avait pourtant créée au profit de Jean-Jacques Ekindi, alors transfuge du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), et de Samuel Eboua, ex-secrétaire général de la présidence de la République. « Le premier avait pourtant manifesté contre la restauration du multipartisme et le second avait des dossiers sur tous les opposants », assure-t-il.

Absurdités et atermoiements

Le président sortant camerounais Paul Biya, votant lors de la présidentielle à Yaoundé, le 7 octobre 2018.

Le président sortant camerounais Paul Biya, votant lors de la présidentielle à Yaoundé, le 7 octobre 2018. © Sunday Alamba/AP/SIPA

Ce sont ces absurdités et ces atermoiements des leaders politiques qui contribuent, aujourd’hui encore, à entraver la démocratie et l’alternance au Cameroun, poursuit Yondo Black. « À cause de cela, le pouvoir paraît inébranlable alors qu’il est à la portée de l’opposition. »

À ceux qui lui reprochent de s’acharner sur le président, il répond : « Paul Biya a gâché ma vie. Pourtant, j’avais cru en lui à ses débuts. Le faire partir est mon ultime combat. Le Cameroun vaut mieux que ce qu’il en a fait : un pays où il est interdit de penser, au risque de passer pour un traître à la patrie. »

« En tant que ministre chargé du secrétariat général à la présidence entre 1968 et 1975, Paul Biya a lui aussi dirigé le Cener, la police politique. Il peut manipuler qui il veut, isoler ceux qui défient son autorité, comme il l’a fait avec moi et comme il le fait maintenant avec Maurice Kamto, dont les détracteurs les plus virulents sont les cadres de son propre parti. »

Yondo Black assume la sympathie qu’il porte au patron du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), « le seul opposant qui empêche le régime de dormir ». « Qu’importe qu’il devienne un jour président de la République ou pas. Il aura permis à quelques Camerounais de se ressaisir, de réaliser qu’ils ont aussi des droits et que ceux qui les gouvernent ne sont que des mandataires qui, à ce titre, leur doivent des comptes. »

Ni son âge avancé ni les difficultés rencontrées en chemin n’ont apaisé les colères de Yondo Black. Exproprié de ses terres – en même temps que d’autres – lors de la construction du boulevard de la République, à Douala, il est le seul, quatorze années plus tard et malgré plusieurs recours intentés, à n’avoir toujours pas été indemnisé.

Sa voiture est criblée de balles, mais il en ressort indemne

En 2004, il s’est porté candidat à l’élection présidentielle. Pas par ambition réelle, insiste-t-il, mais parce que l’opposition avait échoué à s’accorder sur une candidature unique. Il obtient moins de 1 % des suffrages : « Paul Biya vous attribue le score qu’il veut, histoire de bien vous ridiculiser. »

Pendant la campagne, sa voiture est criblée de balles, mais il en ressort indemne (les coupables ne seront jamais identifiés), tout comme il avait survécu au coup de poignard reçu en pleine poitrine au début des années 1990 (à l’époque, aucune enquête n’avait été ouverte). 

Félicitations et injures sur les réseaux sociaux

Aujourd’hui, bien ancré dans son époque, c’est sur les réseaux sociaux qu’il prend le pouls de ses compatriotes. Il y récolte autant de messages de félicitations que d’injures. Tandis que les uns saluent sa détermination, les autres, dédaigneux, lui conseillent d’arrêter de jouer les suppliciés pour se consacrer à la rédaction de ses mémoires. « Ce régime a tellement déshumanisé les Camerounais qu’ils en oublient où sont leurs propres intérêts, soupire-t-il. Ils ignorent qu’ils ont des droits, dont celui exiger des comptes à l’exécutif. »

Quand le moment viendra, conclut-il, le successeur de Paul Biya devra organiser une conférence nationale pour faire l’inventaire des maux du pays, y trouver des solutions et constituer une équipe chargée de les mettre en application. « Il faut tout remettre à plat ! »

 

 

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