Société

Lina Attalah : « En Égypte, le journalisme indépendant est menacé »

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Mis à jour le 16 juin 2020 à 16h14
Lina Attalah, journaliste égyptienne, rédactrice en chef du média en ligne Mada Masr.

Lina Attalah, journaliste égyptienne, rédactrice en chef du média en ligne Mada Masr. © © TANIA/CONTRASTO-REA

Les arrestations et les perquisitions visant les médias se multiplient en Égypte. Elle-même interpellée le 17 mai au Caire, Lina Attalah co-fondatrice de Mada Masr, raconte le quotidien de plus en plus difficile de ce site d’investigation et de sa profession.

En pleine pandémie, des ONG s’inquiètent que le gouvernement de Abdel Fattah al-Sissi profite de la pandémie de Covid-19 pour octroyer à l’homme fort du Caire plus de pouvoirs qu’il en a déjà. « Il utilise la pandémie pour étendre, et non réformer, la loi d’urgence, abusive en Égypte », affirme Joe Stork, directeur adjoint pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de Human Rights Watch.

En effet, le Parlement égyptien a approuvé plusieurs amendements à la loi sur l’état d’urgence, en vigueur depuis 2017. Ceux-ci permettraient au président d’ordonner la fermeture des écoles, la suspension des services publics, l’interdiction des rassemblements publics et privés ainsi que le placement en quarantaine des voyageurs entrant dans le pays.

Ils autoriseraient également le procureur militaire à assister le ministère public pour enquêter sur des crimes rapportés par les forces armées, responsables du respect des lois sous l’état d’urgence.

Du côté des médias et de la liberté de l’information, la situation est de plus en plus préoccupante. Ces deux dernières années, les vagues d’arrestations et les perquisitions se sont faites de plus en plus fréquentes. Au point de faire écrire à Reporters sans frontières que « l’Égypte est devenue une des plus grandes prisons du monde pour les journalistes ».

Le 17 mai dernier, c’est Lina Attalah, rédactrice en chef du média indépendant Mada Masr, au ton souvent critique à l’égard du régime d’Abdel Fattah al-Sissi, qui a été interpellée devant le centre pénitentiaire de Tora, au Caire, avant d’être libérée sous caution.

La journaliste était venue s’entretenir avec la militante des droits humains Laila Soueif, professeure à l’université du Caire et mère de l’activiste et blogueur Alaa Abdel Fattah — emprisonné depuis septembre 2019. Entretien avec cette femme de médias, ardente défenseuse de la liberté d’expression.

Jeune Afrique : Y-a-t-il des sujets qu’il ne faut pas aborder en Égypte pour assurer sa survie en tant que média ? 

Lina Attalah :Nous ne nous posons pas la question comme ça. Nous ne pensons pas que certains sujets importants ne devraient pas être abordés pour assurer notre survie. Dans ce cas, notre survie même n’aurait aucun sens.

Nous sommes très attachés à la continuité et à la pérennité de notre travail. Nous nous efforçons, à Mada Masr, d’aborder les sujets intelligemment, notamment en ce qui concerne les titres et la présentation de sujets sensibles.

Je ne veux jamais renoncer à publier une histoire par peur

Mais nous ne nous posons pas la question de savoir si nous allons publier ou pas une histoire si nous sommes sûrs qu’elle est solide. Si un jour je renonce à publier une histoire par peur, j’espère que ce sera mon dernier en tant que journaliste, et que ce sera également le dernier jour de Mada.

Comment définiriez-vous aujourd’hui la ligne éditoriale de Mada Masr ?

Notre quotidien est le même depuis notre création en 2013. Nous publions les histoires qui sont, selon nous, d’intérêt général. Notre but n’est pas de contrer l’État mais d’être un média qui réussit, et qui sert ses lecteurs. Il ne s’agit pas d’une production sur l’État ou contre lui, mais de contenus qui amènent les gens à réfléchir en dehors du cadre dominant, à voir d’autres approches…

C’est un projet ambitieux qui se traduit par un travail de reportage et de production quotidien, réalisé par un groupe de journalistes aux nationalités et aux parcours différents.

En février, l’assemblée législative a donné son accord initial pour modifier une loi anti-terroriste de 2015 et inclure la presse et les médias dans la liste des entités considérées comme terroristes. En quoi est-ce que cette loi affecterait votre quotidien ?

Les modifications doivent encore être envoyées au conseil d’État puis à la présidence pour être ratifiées. Si c’était le cas, cela faciliterait encore davantage l’étiquetage d’organisations en tant qu’entités terroristes et cela renforcerait la répression contre tous ceux qui s’opposent à l’État, qu’il s’agisse de journalistes, d’activistes, ou de personnes critiques envers l’État.

Cela rendrait la situation encore plus difficile pour nous, puisque les peines pour ceux qui osent s’exprimer sont extrêmement violentes. Créer ou diriger une entité « terroriste » peut nous valoir la peine de mort ou la prison à vie. Cela rendrait notre projet de journalisme indépendant presque impossible à mener.

Quel contexte politique a favorisé l’avancée d’une telle loi ?

Il faut revenir au changement de gouvernement de l’été 2013. Le président Morsi a été remplacé par un gouvernement militaire, qui est devenu officiel en 2014 quand al-Sissi a été élu président. L’opposition et les journalistes indépendants ont vu émerger une sorte d’autoritarisme que nous n’avions jamais connu, même sous l’ère Moubarak.

Je peux comprendre qu’il y ait des lois pour réguler les médias, mais il s’agit ici de censure

Celui-ci se caractérise par une tentative de contrôle absolu sur tout ce qui tourne autour de l’opinion publique. Il ne s’agit pas que de répression, mais aussi d’une campagne étatique pour surveiller, intimider et incarcérer tous ceux qui s’expriment librement. Je peux comprendre qu’il y ait des lois pour réguler les médias, mais il s’agit ici de censure.

Comment parvenez-vous à publier vos articles alors que votre site est bloqué depuis 2017 ? 

Il y a environ 1000 sites médiatiques bloqués aujourd’hui en Égypte, c’est devenu quelque chose de normal. Pour sortir de cette impasse, nous utilisons ce que l’on appelle des sites alternatifs, des sites miroirs, pour que nos lecteurs puissent continuer à lire nos productions. Ce n’est pas l’idéal, bien sûr, mais ça nous permet de rendre notre production accessible.

Ces sites alternatifs peuvent aussi être bloqués par le gouvernement. Dans ce cas, nous renouvelons le nom du domaine… Jusqu’à ce que l’état le bloque. Alors, nous le renouvelons encore…

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