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John Coltrane aux sources africaines

De nombreux hommages sont rendus au grand musicien américain, dont on fête ce 17 juillet le quarantième anniversaire de la mort.

L’année 2007 s’inscrit sous le signe des innombrables hommages rendus au saxophoniste et compositeur américain John Coltrane, dont on fête le 17 juillet le quarantième anniversaire de la disparition. La plupart des grands saxophonistes salueront la mémoire de ce maître à penser et à jouer. Parmi eux, des pointures américaines comme Steve Grossman au Jazz American Jazz Festival, Joe Lovano et Archie Shepp au Blue-Note Festival de Gand, en Belgique (6 au 17 juillet), où est également programmé le quintet de Rashied Ali, dernier batteur du musicien célébré.
Les autres rendez-vous de la saison ne seront pas en reste. Qu’il s’agisse du Crescent Jazz Festival de Mâcon, de celui de Montreux (6-21 juillet), de Montréal ou encore ceux de Marciac (30 juillet-15 août) et de La Villette (29 août-9 septembre). Au Festival d’Antibes-Juan-les-Pins (13-22 juillet), l’Américain Rickie Ford rend un hommage appuyé avec son « Coltrane Project », tandis que le trompettiste Roy Hargrove consacre au saxophoniste un concert unique dans la soirée du 17 juillet.
De nombreuses prestations, donc, mais aussi un ambitieux programme de réédition, le plus significatif étant celui de la major Impulse qui a publié l’ensemble du catalogue de John Coltrane au prix très attractif de 10,90 euros par album. Au total, une vingtaine d’albums, parmi lesquels des joyaux comme Crescent, A Love Supreme, Meditations, Kulu Sé Mama ou Chin Chin Cheree, mais aussi de nombreux enregistrements publics (At the Village Vanguard, In Seattle, At the Half Note Café) qui couvrent la période la plus féconde du musicien, de 1961 à 1967. Jusqu’ici réputée pour ses intégrales classiques à des prix défiant toute concurrence, la maison Brillant a également sorti, en juin dernier, un coffret de 10 CD édités sous l’intitulé Kind Of Coltrane. L’ampleur de l’anniversaire est à la hauteur de l’empreinte que Coltrane a laissée. De ses premières expériences en orchestre jusqu’à son légendaire quartet (1960-1965) en passant par sa participation dans le quintet de Miles Davis des années 1950, « Trane », de son surnom, a insufflé au jazz un nouveau lyrisme.

Moins connue est son attirance pour l’Afrique, qui affleure tout au long de sa fulgurante carrière, et qui influencera jusqu’à la star de l’afrobeat, Fela Kuti. Né le 23 septembre 1926 en Caroline du Nord, John Coltrane s’est intéressé très tôt au continent africain. Sa ville natale, Hamlet, accueillit les premiers navires négriers venus du golfe de Guinée. Dès sa plus tendre enfance, le jeune prodige baigne dans la musique et les chants liturgiques de sa mère, membre de la chorale de l’Église pentecôtiste de Zion, où officie également le grand-père du futur génie.
Après avoir appris les rudiments de la clarinette, il découvre le saxophone qu’il pratique dans différentes formations et qui l’amènent à Philadelphie. Dans cette ville, il étudie à la Orenstein School of Music. Cette enfance passée dans un environnement de gospels et de cantiques baptistes formera la quintessence de son art salué par l’album enregistré en 1964 – A Love Supreme – chef-d’uvre de l’histoire du jazz.

Parallèlement à ses premières scènes, Coltrane adopte définitivement le saxophone ténor à la fin des années 1940 tout en s’intéressant à la polyphonie des chants pygmées. Ses tournées sont l’occasion de se frotter à Charlie Parker ou à Dizzy Gillespie, qui l’enrôle plusieurs mois dans son orchestre. Mais plus déterminante est sa rencontre avec le saxophoniste et hautboïste William Evans, converti à l’islam sous le nom de Yusef Lateef. Une solide amitié se noue rapidement entre les deux hommes unis par l’intérêt qu’ils portent aux musiques ouest-africaines. Comme beaucoup de jazzmen noirs américains, Lateef a séjourné en Afrique pour mieux se rapprocher de ses origines. Il a notamment vécu au Nigeria où il a étudié l’art musical haoussa, ce qui lui permet d’initier son disciple à la spiritualité et aux concepts de cette musique.
Plusieurs compositions révèlent déjà cette africanité dont l’album Dakar, sorti en 1957, n’est que les prémices. L’adoption du saxophone soprano à la même période n’est pas fortuite. Proche de nombreux instruments africains, en particulier le zoukra (sorte de hautbois répandu dans le Bassin méditerranéen), « la carotte » (nom donné au plus petit de la famille des saxophones) lui permet d’ouvrir son répertoire et de s’approprier un son criard très éloigné des canons traditionnels de la musique occidentale. Dès lors, les gammes s’enchaînent dans une mélopée de notes consacrées par l’un de ses plus beaux disques : My Favourite Things, mélodie lancinante et emblématique de l’art coltranien, qui confine à la transe.

C’est avec son quartet fondé en 1960, composé du pianiste McCoy Tyner, du bassiste Jimmy Garrison et du batteur tellurique Elvin Jones, que le saxophoniste donne à cette dimension africaine toute son ampleur. Des compositions comme « Afro-Blue », « Dahomey Dance », « Tunji » sont autant de plaidoyers en faveur d’un continent où, curieusement, il ne s’est jamais rendu, mais qui définit l’architecture et la progression de son uvre. En témoigne l’enregistrement, en mai 1961, sous le label Impulse, des Africa Brass Sessions, rare séquence où le saxophoniste se confronte à un orchestre, emmené dans le cas présent par son comparse Eric Dolphy.
Autre rencontre cruciale en la personne de Babatunde Olatunji que Lateef lui présente la même année. Yorouba débarqué quelques années plus tôt aux États-Unis, ce brillant batteur-percussionniste est le premier Africain à signer avec le label Columbia. Il livre une série d’albums parmi lesquels Zungo (1959) ou Flaming Drums (1962), qui marqueront sans le savoir les débuts de l’afrobeat.
Olatunji, qui mourra en 2003, est à l’origine de la création en 1967 du Olatunji Center for African Culture (Ocac). Soutenu financièrement par Coltrane, ce centre situé au cur de Harlem est tourné vers l’histoire afro-américaine. Il est fréquenté par des intellectuels africains, mais aussi des Afro-Américains soucieux de remonter le fil de leurs origines. Une structure qui, hélas, ne survivra pas à la mort de son mécène. Le 17 juillet 1967, John Coltrane décède des suites du cancer du foie qui le ronge depuis plusieurs mois et auquel la consommation surabondante de drogue et d’alcool n’est pas étrangère.
Si la mort ne s’était pas prématurément invitée, ce monstre sacré aurait, à coup sûr, définitivement ancré sa vie en Afrique. Pour preuve, son dernier enregistrement, quatre mois avant sa disparition : The Olatunji Concert. Récemment réédité par Impulse, cet album lumineux dans lequel s’invitent des joueurs de bata, percussions très prisées dans l’ancien Dahomey, ne comporte que deux morceaux dont le premier, « Ogunde », est une ode à Ogun, dieu du fer dans la divinité vaudoue. Un message testamentaire on ne peut plus clair.

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