Racisme

[Tribune] Pourquoi la France doit déboulonner les symboles du racisme

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Mis à jour le 16 juin 2020 à 10h47

Par  Karfa Diallo

Essayiste et consultant franco-sénégalais, fondateur-directeur de l'association Mémoires & Partages. Dernier ouvrage : « Les légions de Senghor », édition Ex Aequo.

Une manifestante serre le poing alors qu'elle se tient sur une statue de la place de la République lors d'un rassemblement contre le racisme à Paris, le mardi 9 juin 2020.

Une manifestante serre le poing alors qu'elle se tient sur une statue de la place de la République lors d'un rassemblement contre le racisme à Paris, le mardi 9 juin 2020. © Francois Mori/AP/SIPA

En déclarant que « la République n’effacera aucun nom ou aucune trace de son histoire », Emmanuel Macron risque d’accroître les tensions exacerbées depuis la mort de George Floyd aux États-Unis.

Le président Emmanuel Macron aura donc choisi de refuser la discussion sur le passé colonial, esclavagiste et raciste français. Pendant que bruissent les revendications de justice raciale sur l’espace public, le chef de l’État expose ses lacunes et abandonne le terrain de la justice pour celui de la morale.

Car fondamentalement c’est de la question de la réparation qu’il s’agit. De la réparation d’un crime contre l’humanité et de ses conséquences dont la pandémie multiséculaire du racisme anti-Noirs.

D’Haïti, qui, pour son indépendance, a dû payer 90 millions de francs aux colons de la colonie la plus riche d’Amérique au XVIIIe siècle, à la Guadeloupe, où la République a indemnisé les esclavagistes après 1848, en passant par les législations spécifiques justifiant le travail forcé auquel les Africains ont été soumis pendant la seconde colonisation, justice peine à être rendue pour les spoliations que l’Afrique et ses descendants subissent sur le continent comme en diaspora.

Et, en déclarant que « la République n’effacera aucun nom ou aucune trace de son histoire », Emmanuel Macron juge nulles et non avenues des mobilisations citoyennes qui essaient de redéfinir une nouvelle conscience historique et progressiste sur un espace public mondialisé en proie à de vives tensions. Par son incapacité à définir un cap et une vision des relations sociales entre des communautés heurtées par les injustices raciales pandémiques, l’État français risque d’accroître les tensions exacerbées depuis la mort de George Floyd à Minneapolis.

Crime contre l’humanité

L’acuité nouvelle de ces mobilisations interraciales interroge la subsistance des symboles du racisme sur l’espace public perçus comme une sorte « d’apologie du racisme ». Il est très édifiant qu’elles aient d’abord pris pour cibles les honneurs rendus à des personnalités qui se sont enrichies grâce la traite des noirs et à l’esclavage. Comme si ce crime contre l’humanité continuait de hanter la conscience contemporaine mondiale. Comme si ce passé ne passait toujours pas.

Il est vrai qu’à l’exception de la France et du Sénégal, pratiquement aucun autre pays n’a qualifié dans son corpus législatif ce crime contre l’humanité et ne commémore le souvenir de cette tragédie. Pourtant, les études historiques sont là. Quelques romanciers en dégagent une matière sensible partageable. Quelques musées en racontent les modalités. De rares artistes s’en saisissent pendant que le cinéma européen est quasiment absent de l’évocation et de la mise en images et en sens d’une histoire plus proche qu’on ne veut le penser et le voir.

Le racisme dans certaines institutions françaises explose à la figure et demande un traitement politique qui ne se suffit plus de déclarations

C’est ainsi que de Minneapolis à Dakar, en passant par le Cap, Abidjan, la Martinique et Bristol, le monde s’interroge sur l’usage du passé et son instrumentalisation dans l’espace public. Des statues sont bousculées, des monuments déboulonnés, des rues renommés et des États sommés de répondre à cette colère inédite dans l’histoire contemporaine.

Pandémie de quatre siècles

Si les mobilisations du Black Lives Matter ont pris ce tour symbolique, c’est que les circonstances historiques et politiques de la mort de George Floyd réveillent une pandémie de quatre siècles que les démocraties occidentales peinent à éradiquer. L’agonie de George Floyd est donc ouvertement reliée aux siècles d’oppression raciale et de brutalisation que les noirs subissent indifféremment de leur situation géographique dans le monde et de leur statut social.

En France, quelques semaines après un confinement éprouvant et une année après les violentes répressions policières des manifestations des gilets jaunes, cette contestation sociale s’est cristallisée sur l’affaire Adama Traoré, dont les circonstances de la mort exigent d’être élucidées par de larges pans de la société. Du comité Adama Traoré mené par sa famille au défenseur des droits Jacques Toubon, en passant par de nombreux témoignages à l’intérieur de la police, s’est faite jour une évidence que le ministre de l’Intérieur a été obligé de reconnaître à demi-mots : le racisme au sein des forces de l’ordre.

Des milliers de personnes participent à une marche organisée par les proches d’Adama Traoré contre la brutalité policière et le racisme, à Paris, le 13 juin 2020.

Des milliers de personnes participent à une marche organisée par les proches d’Adama Traoré contre la brutalité policière et le racisme, à Paris, le 13 juin 2020. © Thibault Camus/AP/SIPA

Les délits de faciès, les contrôles abusifs, les techniques d’interpellation, l’impunité judiciaire, l’inexistence de traçage des interventions policières et d’organes de contrôles indépendants sont dénoncés comme symptomatiques d’une fracture raciale dans la société française. Une fracture qui entretient le ressentiment et détruit à petit feu le vivre-ensemble.

La goutte de trop

Ce racisme dans certaines institutions françaises, nié pendant des décennies, explose à la figure et demande un traitement politique qui ne se suffit plus de déclarations. En effet, le louvoiement, les récupérations et neutralisations des partis politiques français n’ont pas réussi à assécher le corpus idéologique et militant de nombreux citoyens pour qui, les morts d’Adama Traoré et de George Floyd, sont la goutte de trop.

Et à travers ces deux jeunes Noirs morts, devenus symboles d’une brutalisation multiséculaire, les mobilisations actuelles, n’exigent plus seulement des comptes. Une forme de justice populaire s’exerce, dans un mimétisme iconoclaste déjà vu dans l’histoire, mais inédite pour son objet : abattre les symboles du racisme anti-Noirs.

C’est au grand jour qu’on répare l’histoire, qu’on en punit les crimes et qu’on en transmet les enseignements

Et, c’est en cela que l’engagement de l’ancien Premier ministre Jean-Marc Ayrault est essentiel. Ancien maire de Nantes (premier port négrier français) et actuellement président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, il vient de prendre parti pour que certains symboles dans les institutions françaises soient rebaptisés, car « pour vivre ensemble dans une société de diversité, il faut avoir un récit commun qui nous rassemble, qui nous aide à dépasser les blessures du passé et qui nous inspire pour panser les fractures du présent. » C’est, en effet, au grand jour qu’on répare l’histoire, qu’on en punit les crimes et qu’on en transmet les enseignements.

Impasse préjudiciable 

Si pendant une dizaine d’années, nous avons prêché dans le désert en proposant que réparation du racisme soit faite sur les murs de nos villes et que des panneaux explicatifs soient apposés sur les symboles esclavagistes dans les villes portuaires françaises, c’est pour une pédagogie respectueuse et pour ne pas « mettre la poussière sous le tapis ». Cependant, cette solution pédagogique et ce combat, qui ont longtemps parus dérisoires aux yeux d’une certaine élite aveugle à la race, semblent aujourd’hui dépassés par la virulence de la colère consécutive aux mobilisations du Black Lives Matter.

C’est en cela que la réponse du président Emmanuel Macron est, non seulement insuffisante mais elle risque de mener à une impasse préjudiciable au besoin de savoir, de dialogue, de vérité et de justice.

Le président français Emmanuel Macron, le 24 mars 2020.

Le président français Emmanuel Macron, le 24 mars 2020. © Ludovic Marin/AP/SIPA

Pour se hisser à la hauteur de cette exigence, la France a besoin de symboles qui lui rappellent l’incorrigibilité de sa vie tumultueuse, sa quête de justice tout autant que celle de progrès. Et le prix incommensurable qu’elle aura fait payer à l’humanité pour cela.

Donc, oui, il faut que quelques symboles tombent, que les salles de l’Assemblée nationale qui honorent Colbert soient rebaptisées et qu’une rue de négrier soit débaptisée dans chaque ancien port négrier français. Cela ouvrira la voie à une nouvelle écriture mémorielle, en France, mais aussi en Afrique, en dehors de toute diabolisation et de toute victimisation.

Une nouvelle victoire contre l’oubli pour approfondir l’exigence démocratique contemporaine.

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