Politique

Djibouti : la folle cavale du lieutenant déserteur

Réservé aux abonnés | | Par Jeune Afrique
Mis à jour le 17 juin 2020 à 10h57
Fouad Youssouf.

Fouad Youssouf. © DR

Après que Fouad Youssouf Ali a dénoncé dans une vidéo ses conditions de détention à la prison centrale de Djibouti, de violentes manifestations ont éclaté dans plusieurs localités du pays. Voici les raisons de son incarcération.

Du 4 au 7 juin, à la suite d’une vidéo choc postée sur Facebook dans laquelle le lieutenant Fouad Youssouf Ali dénonçait ses conditions de détention à la prison centrale de Djibouti, des manifestations violentes de protestation ont éclaté dans les faubourgs de la capitale ainsi que dans la localité d’Ali-Sabieh, épicentre de la tribu des Issa Fourlaba, à laquelle appartient cet officier, incarcéré depuis début avril pour « rébellion » et « atteinte à la sûreté de l’État ». Jeune Afrique a pu reconstituer l’enchaînement passablement rocambolesque des faits qui ont amené cet homme de 37 ans derrière les barreaux.

Retenue sur salaire

Après des études scientifiques à l’Université de Djibouti, Fouad Youssouf Ali se présente en juin 2006 au concours d’entrée de l’armée de l’air. Recalé, puis repêché après avoir sollicité une intervention de la présidence de la République, il est envoyé en formation au Maroc et en Afrique du Sud.

Titulaire d’un brevet de pilote, ce père de famille nombreuse doit cependant faire face à de gros soucis financiers. Garant de son frère auprès d’une caisse de microcrédit, il ne parvient pas à assumer les remboursements et ses supérieurs acceptent à la demande de la caisse de pratiquer une retenue à la source sur son salaire – ce que l’intéressé ne supporte pas.

Entre fin 2019 et début 2020, ce membre assidu de Facebook se montre de plus en plus critique à l’encontre de sa hiérarchie, puis du régime, surfant entre différents groupes d’opposition (les « Officiers libres de Djibouti », le « Mouvement des patriotes djiboutiens », le « Front populaire djiboutien »), dont certains ont des liens avec les services secrets de l’Érythrée voisine, en conflit larvé avec Djibouti.

Un Cessna de l’armée de l’air

Le 27 mars 2020, en début d’après-midi, le lieutenant passe à l’acte. Avec l’intention de se rendre en Érythrée, il pénètre dans un hangar de l’aéroport militaire de Djibouti, grimpe dans un Cessna de l’armée de l’air, se filme à bord, démarre le moteur, mais se trompe de manœuvre. L’aile gauche heurte la porte du hangar et l’appareil, endommagé, est immobilisé.

Prévenu par le sergent de garde, le colonel Wahib Moussa Kalinleh, chef de l’armée de l’air, accourt sur les lieux et met Fouad Youssouf Ali aux arrêts. Profitant d’un moment d’inattention de ses gardiens, celui-ci parvient à s’enfuir. Il regagne son domicile, poste sur sa page Facebook la vidéo filmée dans le cockpit accompagnée d’un appel au soulèvement contre le régime, puis disparaît dans la nuit. À 5 heures le lendemain, celui qui est désormais un déserteur passe la frontière éthiopienne, direction Dire Dawa, puis Addis-Abeba où il arrive le 29 mars à 22 heures.

Hébergé dans la capitale éthiopienne par un certain Barkhad Ali Oudoune, réfugié djiboutien membre de la tendance armée du Front pour la restauration de l’unité et de la démocratie (FRUD), le lieutenant entre en contact téléphonique avec différents leaders de l’opposition djiboutienne en exil en France et en Belgique comme Mohamed Kadamy et Daher Ahmed Farah.

Mais sa cavale ne va pas durer longtemps. À Djibouti, une enquête de flagrance a été ouverte et le procureur général Djama Souleiman a émis un mandat d’arrêt international à l’encontre du déserteur. Comme Youssouf Ali multiplie les posts sur Facebook (près de 90 en un mois), les services djiboutiens n’ont aucun mal à signaler sa présence à leurs homologues éthiopiens. Le 8 avril, le lieutenant est arrêté en pleine rue et placé sous surveillance à l’Université des sciences et technologies d’Addis-Abeba, où sont confinées les personnes mises en quarantaine pour cause de Covid-19. Le 10 avril, il est extradé par avion à Djibouti et aussitôt incarcéré.

Cellule numéro cinq, quartier de haute sécurité

La prison de Gabode, où il est détenu depuis, date de l’époque coloniale. La construction d’une nouvelle centrale est prévue sur la route d’Arta mais la pandémie de coronavirus a suspendu les travaux. Youssouf Ali occupe la cellule numéro cinq du quartier dit de haute sécurité (QHS), qui en compte douze. C’est là qu’il a pu recevoir sa famille, son avocat et la Commission nationale des droits de l’homme.

Si les conditions sont celles qui apparaissent sur la vidéo qui a mis le feu aux poudres – c’est-à-dire très mauvaises –, le qualificatif de « haute sécurité » n’est que symbolique. Les pensionnaires du QHS sont en effet surveillés par d’autres détenus (de longue durée) et il est manifestement possible de s’y faire remettre un téléphone et d’en recharger la batterie. Le Samsung avec lequel le lieutenant a filmé sa cellule de huit mètres carrés était en sa possession depuis le 5 mai. Après la découverte de ce dysfonctionnement, le directeur de la prison de Gabode a été limogé.

Si le comité de soutien à Fouad Youssouf Ali, ainsi que son avocat, l’ancien député d’opposition Zakaria Abdillahi Ali, exigent sa libération, le procès de ce pilote père de sept enfants qui se rêvait en libérateur de la nation aura bien lieu, assure-t-on de source judiciaire à Djibouti.

Liens présumés avec le frère ennemi érythréen

Au cœur de la procédure figurent ses liens présumés avec le frère ennemi érythréen. Lors de son interrogatoire, le lieutenant aurait reconnu être entré en contact via Facebook avec le Center for Research and Documentation of Dedicated Eritreans (« Centre de recherche et de documentation des Érythréens dévoués »), proche des services de sécurité d’Asmara. Mais, lorsque ses interlocuteurs lui ont demandé de leur fournir des informations et documents sensibles sur l’armée de l’air djiboutienne, il aurait refusé et coupé tout contact avec eux.

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