Politique économique

Dette : le Sénégal et la Côte d’Ivoire « sous surveillance », quelles conséquences ?

Réservé aux abonnés | | Par - avec Manon Laplace (à Dakar) et Baudelaire Mieu (à Abidjan)
Mis à jour le 16 juin 2020 à 16h52
Le centre-ville de la capitale du Sénégal, Dakar.

Le centre-ville de la capitale du Sénégal, Dakar. © Youri Lenquette pour JA

La dégradation de leurs notes souveraines par l’agence Moody’s n’interviendra qu’en cas de renégociation des créances privées. Cette possibilité est-elle à craindre ? Décryptage.

« La République du Sénégal réaffirme son engagement à se conformer à l’ensemble de ses obligations contractuelles vis-à-vis des créanciers du secteur privé et n’envisage pas d’étendre l’ISSD [Initiative de suspension du service de la dette, NDLR] à ces derniers. »

La phrase a beau apparaître en gras dans le communiqué publié le 10 juin par le ministère sénégalais des Finances et du Budget, elle n’a pas suffi à rassurer complètement Moody’s. Deux jours après cette annonce, l’agence de notation américaine a en effet placé la notation souveraine du pays « sous surveillance », en vue d’une éventuelle dégradation. Une décision qu’elle relie explicitement à la décision de Dakar de participer à l’Initiative lancée par le G20, mais dont elle assure qu’elle ne sera effective que dans le cas où les créanciers privés du Sénégal subiraient des pertes.

Un « contraste » entre deux discours

« La suspension des obligations du service de la dette envers les seuls créanciers officiels [publics] n’aurait probablement pas d’incidence sur la notation », indiquent en effet les analystes de l’agence. Ces derniers estiment au contraire que « l’allégement des obligations du service de la dette officielle permettrait de consacrer des ressources budgétaires aux efforts essentiels de santé et aux dépenses sociales », et ce « en réduisant les pressions sur les liquidités externes et gouvernementales », alors que le pays subit « une pression importante suite au choc mondial du coronavirus ».

Mais, pour Moody’s – qui a pris, le même jour et pour les mêmes raisons, une décision identique à l’égard de la Côte d’Ivoire – « l’appel du G20 aux créanciers du secteur privé pour qu’ils participent à cette initiative dans des conditions comparables [à celles proposées par les créanciers bilatéraux] augmente le risque de défaut de paiement de la dette privée selon la définition de Moody’s ». L’agence s’interroge donc sur ce « contraste » entre le discours des deux gouvernements et l’appel du G20.

« Alors que le Club de Paris conditionne souvent la renégociation des dettes par les créanciers publics à des mesures similaires émanant du privé, ce n’est pas le cas dans le cadre de cette crise, afin de ne pas fragiliser les pays sur les marchés financiers », indiquait pourtant la présidente du Club de Paris, Odile Renaud-Basso, lors d’un point de presse, le 10 juin, veille de la validation du dossier ivoirien par cette association de prêteurs publics.

Si Moody’s est ferme dans son intention d’abaisser la notation des deux pays s’ils devaient revenir sur leur intention et demander des mesures à leurs prêteurs privés, ses analystes ne s’expriment pas sur l’ampleur de cette dégradation, indiquant simplement que la nouvelle note serait positionnée « à un niveau compatible avec les pertes que devraient subir les créanciers privés dans un avenir proche et à moyen terme ».

Dakar se veut confiant, Abidjan demeure discret

« Il n’y a aucune perspective de dégradation de la note du Sénégal », assure le ministère sénégalais des Finances et du Budget, interrogé par Jeune Afrique. L’administration sénégalaise réaffirme qu’elle « n’envisage nullement de solliciter les créanciers privés », rappelant les « efforts budgétaires internes » et la sollicitation des « partenaires classiques ».

Les ressources libérées par la suspension du règlement de la dette publique bilatérale du Sénégal sont évaluées à 90,6 milliards de F CFA (156 millions de dollars) sur la période juin-décembre 2020. À titre de comparaison, cela représente environ la moitié du budget ordinaire du ministère de la Santé. Il est à noter que Dakar a mis en place, à la mi-mars, un fonds spécial de 64 milliards de F CFA dédié à l’atténuation des effets de la pandémie sur l’économie nationale. Le pays a en outre reçu du FMI, le 13 avril, deux prêts d’un montant global de 492 millions de dollars.

La note du Sénégal, rehaussée par Moody’s de « B1 » positif à « Ba3 » stable en 2017, a permis de réaliser l’émission obligataire de 2018 à « des conditions historiquement favorables », précise en outre le ministère. De son côté, le ministère ivoirien de l’Économie et des Finances, également contacté par Jeune Afrique, a simplement réaffirmé, dans un communiqué, exclure « formellement toute sollicitation d’une extension de l’initiative ISSD aux créances du secteur privé », et affirmé « sa capacité et son engagement à honorer l’ensemble de ses obligations contractuelles vis-à-vis de ses créanciers privés au titre du service de la dette publique extérieure ». Une mise au point succinte, en ligne avec la discrétion observée ces derniers mois par Abidjan, grand absent des polémiques africaines sur la renégociation de la dette.

Passif ivoirien

Moody’s estime que le service de la dette publique extérieure sénégalaise restant dû aux créanciers privés en 2020 s’élève à environ 0,4 % du PIB, reflétant principalement le service des cinq obligations internationales du Sénégal. Cette dette privée internationale représente environ un quart des créances de l’administration centrale et environ 16 % du PIB. Il faut toutefois noter que pour l’année 2021, le service de la dette publique en euro-obligations devrait grimper à 1,2 % du PIB, soit environ 330 millions de dollars.

« La Côte d’Ivoire n’a de son côté pas à faire face à des remboursements commerciaux importants sur le principal de sa dette extérieure au cours des cinq prochaines années », assure Moody’s. L’agence internationale rappelle que les obligations de la Côte d’Ivoire en matière de service des intérêts en 2020 « ne sont pas non plus particulièrement importantes ».

Les autorités ivoiriennes estiment que le pays économisera près de 38 milliards de F CFA (environ 66 millions de dollars) en remboursements sur sa dette aux créanciers officiels et bilatéraux pour le reste de l’année, ce qui équivaut à 0,1 % du PIB. Selon Moody’s, les paiements d’intérêts dus en 2020 aux créanciers privés sont eux dix fois plus importants, en volume, mais demeurent cependant modérés vue la taille de l’économie, autour de 1,1 % du PIB pour l’ensemble de l’année 2020. u’un budget total de 95,8 milliards de F CFA (environ 145 millions d’euros) a été alloué à ce combat.

Les deux pays ont actuellement le même niveau de notation, Ba3. Mais si le Sénégal n’a jamais fait défaut sur le remboursement de ses eurobonds, ce n’est pas le cas de la Côte d’Ivoire, qui s’est trouvée dans l’impossibilité d’honorer une échéance du début de l’année 2011. Yamoussoukro avait alors bénéficié d’une réduction et d’un rééchelonnement de sa dette, pour un montant de 397 millions de dollars.

Article mis à jour le 16 juin 2020 à 14h, après la réception du communiqué du ministère ivoirien de l’Économie et des Finances.

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