Politique

Au Cameroun, la « brigade cybernétique » secrète des pro-Biya

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Un supporter de Paul Biya célèbre la réélection du président camerounais pour un septième mandat, le 22 octobre 2018 à Yaoundé.

Un supporter de Paul Biya célèbre la réélection du président camerounais pour un septième mandat, le 22 octobre 2018 à Yaoundé. © Rodrigue Mbock/AP/SIPA

Depuis la présidentielle de 2018, la bataille politique se joue aussi sur les réseaux sociaux. Pour mener la riposte face à une opposition qui a pris de l’avance sur ce terrain, le RDPC a discrètement constitué un groupe de jeunes activistes.

Dans sa petite chambre située en plein cœur de Bonamoussadi, le quartier universitaire de Yaoundé, Jean K. a la discipline d’un soldat et la discrétion d’un espion. Chaque jour, cet ancien étudiant au chômage passe le plus clair de son temps à naviguer sur les réseaux sociaux, où il scrute méthodiquement les publications à caractère politique. Sur Facebook et Twitter notamment, ce trentenaire cumule à lui seul une dizaine de comptes, lesquels portent tous des noms fictifs. De faux profils grâce auxquels il assure une veille sur l’actualité des personnalités camerounaises et, surtout, inonde la Toile de contenus politiques.

Un smartphone, un modem et des secrets

Jean K. fait partie d’un groupe d’une quarantaine de jeunes choisis par le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir) pour donner la réplique aux opposants au président Paul Biya sur internet. Son recrutement, il le doit à l’un de ses proches, membre du comité central du parti.

« J’ai reçu un coup de fil de mon oncle un soir. Il recherchait des jeunes « qui comprennent comment fonctionnent les réseaux sociaux ». Il m’a demandé si j’étais disposé à les aider. J’ai accepté et, une semaine plus tard, on tenait notre première réunion », raconte-t-il. Pour mener à bien sa mission, Jean K. dispose de deux outils de travail, offerts par les responsables du RDPC : un smartphone et un modem de connexion à internet.

Aucun document ne mentionne l’existence de cette task force. Elle ne porte d’ailleurs pas d’appellation officielle. Seule indication donnée par une source interne : elle est placée sous la tutelle d’un « coordinateur des médias cybernétiques ». Bien que ce poste n’apparaisse nulle part dans l’organigramme du RDPC, il est pour l’heure occupé par Laurent-Charles Boyomo-Assala, un universitaire de renom proche du ministre d’État et responsable de la communication du parti, Jacques Fame Ndongo.

Une situation que les responsables du parti attribuent à la nécessité de respecter les règles de la formation. « Selon nos textes, toute modification liée à l’organisation du parti passe par le congrès, justifie ainsi un cadre du RDPC sous couvert d’anonymat. Mais en attendant qu’il se tienne, nous ne pouvons pas rester les bras croisés face à l’agitation de nos adversaires politiques. »

L’épisode de Genève : le déclencheur

En Suisse, dispersion violente d'une manifestation contre Paul Biya.

En Suisse, dispersion violente d'une manifestation contre Paul Biya. © Capture écran YouTube/AFP

Dans les faits, la présidentielle de 2018 a consacré le recours aux réseaux sociaux dans le jeu politique camerounais. Les candidats de l’opposition avaient alors particulièrement fait usage de ces outils numériques tandis que le candidat du RDPC était omniprésent dans les médias classiques.

Passée la présidentielle à l’issue de laquelle Paul Biya a été réélu, les activistes de la diaspora se sont rués sur la Toile pour contester cette victoire. De nouveaux acteurs sont ainsi apparus sur la scène politique, tout comme de nouvelles organisations, telle la Brigade anti-sardinard (BAS). Depuis lors, la météo politique du Cameroun est régulièrement influencée par leurs actions.

Longtemps minimisé par Yaoundé, l’impact de l’activisme anti-Biya sur les réseaux sociaux a été définitivement confirmé à l’occasion de la mobilisation organisée en juillet 2019 par les Camerounais de la diaspora devant l’hôtel intercontinental de Genève, où séjournait le chef de l’État camerounais. Menée pendant tout le séjour de Paul Biya en Suisse, une série de manifestations protestant contre ses voyages, jugés onéreux, l’avaient contraint à rentrer au Cameroun. Un affront pour Yaoundé, qui a décidé de riposter : fin août 2019, la brigade cybernétique du parti au pouvoir voyait le jour.

« Frais de taxi » et dérives ethnicistes

Pour Jean K. et ses compères, la tâche est assez simple. « Nous essayons d’amplifier la communication du président de la République en partageant ses publications. Nous surveillons également les commentaires défavorables, et nous répondons à les auteurs. Il nous arrive aussi de publier lorsque nous avons un message à faire passer », explique-t-il.

Deux à trois fois par mois, l’équipe se retrouve au siège du parti, situé dans le quartier du Lac, à Yaoundé. Les réunions se déroulent toujours en présence du coordinateur des médias cybernétiques, le Pr Boyomo-Assala, et s’achèvent par la distribution des « frais de taxi » : 50 000 F CFA (76 euros) par réunion, soit un total maximum de 150 000 F CFA par mois (près de 230 euros).

La joute idéologique tourne régulièrement en une violente rhétorique axée sur l’opposition « Bamilékés contre Bétis »

Des voix s’élèvent pourtant pour dénoncer des dérives dans les actions de cette brigade cybernétique. Les activistes de la diaspora étant en majorité des sympathisants de Maurice Kamto, ceux-ci sont régulièrement assimilés par les partisans du régime à des membres de son ethnie, les Bamilékés. De ce fait, la joute idéologique avec la brigade du RDPC tourne régulièrement en une violente rhétorique axée sur l’opposition « Bamilékés contre Bétis ».

Le blogueur Mathieu Youbi, fondateur du forum digital « Le Cameroun c’est le Cameroun », regrette notamment que les membres de cette brigade n’aient pas bénéficié d’une « formation préalable ». « Ils utilisent des méthodes qui sont nocives pour le pays. Nous, les anti-Biya, essayons par notre activisme de montrer que le régime Biya n’a rien fait pour le Cameroun. Eux créent des faux profils qui distillent la haine », déplore-t-il.

Des accusations que rejette Jean K. « Nous ne faisons que répondre à ce que nous trouvons sur la Toile. Si ce sont des insultes, nous ne ferons pas de caresses. Ces soi-disant activistes sont ceux qui sèment le plus la haine entre les Camerounais, et nous sommes là pour les ramener à la raison », conclut-il.

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