Sécurité

Terrorisme : l’attaque de Kafolo, un tournant pour la Côte d’Ivoire ?

Réservé aux abonnés | | Par - à Abidjan
Mis à jour le 16 juin 2020 à 00h42
Des membres des forces spéciales ivoiriennes, lors d'un entraînement à Abidjan, en septembre 2017.

Des membres des forces spéciales ivoiriennes, lors d'un entraînement à Abidjan, en septembre 2017. © REUTERS/Thierry Gouegnon

L’attaque meurtrière d’un poste de l’armée dans le nord de la Côte d’Ivoire n’a toujours pas été revendiquée. Mais elle inquiète dans les milieux sécuritaires, tant par son mode opératoire que par les imperfections du dispositif antiterroriste qu’elle révèle.

Les armées ivoiriennes et burkinabè poursuivaient ce lundi leurs opérations de ratissage afin de retrouver les auteurs de l’attaque menée dans la nuit du 10 au 11 juin contre un poste mixte de la gendarmerie et de l’armée situé à la frontière entre les deux pays. Côté ivoirien, l’attention est notamment portée sur le nord du parc de la Comoé, au-dessus d’un axe allant de Kafolo à Tehini. La forêt y est dense et rocailleuse avec un certain relief. L’endroit parfait pour en faire une zone refuge.

L’attaque du poste de Kafolo a fait une dizaine de morts. Elle a eu lieu dans la nuit du mercredi 10 au jeudi 11 juin, vers trois heures du matin et a duré au moins une heure. Selon les premiers éléments de l’enquête, l’assaut a été lancé simultanément à deux ou trois endroits différents par plusieurs dizaines d’hommes armés – entre 20 et 30 -, arrivés principalement à motos. Les militaires ont été surpris dans leur sommeil, avant de répliquer.

Venus du Burkina

Le bilan est très lourd : 12 morts, 8 blessés, dont deux graves. Un assaillant a été neutralisé – selon nos informations, il était connu des services de renseignement burkinabè – , et un autre a été fait prisonnier. Il est actuellement interrogé à Abidjan. « Les assaillants sont venus du Burkina Faso, mais certains étaient sans doute entrés en territoire ivoirien depuis plusieurs jours pour faire des repérages. Des habitants avaient remarqué des mouvements suspects », précise une source sécuritaire ivoirienne.

L’attaque n’a toujours pas été revendiquée et les services de renseignement ivoiriens se veulent prudents. Toutefois, tous les regards se tournent vers une cellule terroriste présente dans cette zone depuis plus d’un an. Elle est dirigée par un certain « Hamza », un burkinabè en lien avec le chef de la Katiba Macina, Amadou Koufa, mais agissant avec une certaine autonomie.

Nous ne savons pas s’il s’agit d’une action validée par Amadou Koufa ou d’une initiative personnelle de « Hamza »

Visé par plusieurs opérations de l’armée burkinabè, suivi par les services du même pays, ce groupe était la cible principale de l’opération « Comoé » menée conjointement mi-mai avec la Côte d’Ivoire. Plusieurs de ses membres avaient été arrêtés, transférés à Abidjan et Ouagadougou. Une « base terroriste » avait été détruite à Alidougou, au sud du Burkina.

« La probabilité que cette cellule soit derrière l’attaque de Kafolo est très élevée. Toutefois, nous ne savons pas s’il s’agit d’une action validée par Amadou Koufa ou d’une initiative personnelle de son chef pour répondre à l’opération Comoé et se positionner sur la sphère jihadiste », précise une source française.

Les lignes bougent

En outre, il n’est pas exclu que des transfuges liés à l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) soient venus renforcer le groupe. « Il y a une certaine porosité entre les entités terroristes. Certains combattants en changent au gré des opportunités et de leurs intérêts. D’autant plus qu’avec les affrontements entre l’EIGS et la Katiba Macina, les lignes bougent », explique un militaire ivoirien.

Les milieux sécuritaires s’interrogent désormais sur la stratégie des jihadistes en Côte d’Ivoire. Ont-ils simplement voulu répondre à l’opération menée mi-mai ? S’apprêtent-ils à engager une vraie lutte armée en territoire ivoirien ?

Pour les autorités, dont le pays a été frappé à Grand Bassam en mars 2016, c’est un vrai test. Depuis 2016, plusieurs attentats ont été déjoués à Abidjan. Après l’enlèvement de deux touristes français en mai 2019 dans le parc de la Pendjari au Bénin, 300 soldats supplémentaires avaient été déployés à la frontière avec le Burkina. Dans ces zones reculés, la présence d’imams radicaux venus de la sous-région inquiétaient certains observateurs.

Cette première attaque d’envergure dans le nord du pays pointe les faiblesses d’une armée en pleine reconstruction, et les imperfections de son dispositif antiterroriste. Depuis plusieurs jours, de nombreux indices avaient alerté sur la possibilité d’une attaque. Particulièrement exposé, le poste de Kafolo avait reçu des renforts d’Abidjan la veille de l’assaut.

Des défaillances ?

« Dans ces conditions, comment expliquer que l’unité ait pu être prise par surprise ? Il y a des problèmes de communication et de logistique, mais cela n’explique pas tout. Il y a eu des défaillances sur place », concède un haut gradé de l’armée.

« Notre armée est-elle prête à combattre des terroristes ? Les soldats envoyés en opération manquent d’entraînement. Certains n’ont pas tiré depuis un moment depuis plusieurs années », tente d’expliquer une autre source sécuritaire.

Autre problème, le matériel supplémentaire demandé depuis de longs mois par la hiérarchie militaire tarde à être livré. Plus de trois ans après les dernières mutineries, la confiance ne semble pas encore totalement rétablie au sein de la grande muette.

« À force d’en avoir peur, on se retrouve avec une armée de fonctionnaires qui ne sont pas capables de tenir tête à des gens déterminés. Cette attaque doit faire l’effet d’un électrochoc pour la Côte d’Ivoire », estime une source militaire française.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte