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Cet article est issu du dossier «Agrobusiness : stratégies et secteurs»

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Agroalimentaire

Slim Othmani, président du conseil d’administration de NCA Rouiba : « Nous n’avons pas besoin de protections douanières »

« Depuis 2017, nous menons un programme d’optimisation de nos opérations. » Slim Othmani © Sidali Djenidi pour Jeune Afrique

Pour le patron-fondateur de l'un des leaders algériens du jus de fruit, les restrictions à l'importation ont des effets néfastes sur l'activité économique nationale.

Slim Othmani, le président du conseil d’administration de NCA Rouiba, l’un des leaders algériens du jus de fruits, évoque pour Jeune Afrique ses ambitions propres et celles qu’il nourrit pour son secteur, en Algérie et en Afrique, de même que les opportunités et barrières qu’il rencontre.

Jeune Afrique : L’Algérie a émis au début de l’année une liste de produits interdits à l’importation pour booster la production locale. Cela a-t-il eu un impact sur le secteur des boissons ?

Slim Othmani : Notre secteur a bénéficié ces vingt dernières années de l’ouverture à la concurrence et il a su se mettre au niveau des standards internationaux, avec l’arrivée de majors. Près de 90 % de notre marché est approvisionné localement, et nous n’avons donc pas besoin de protections douanières.

Les pouvoirs publics ont le sentiment que les industriels sont attachés au fait d’importer afin de pouvoir surfacturer

En revanche, l’interdiction d’importation de certains arômes, que les acteurs locaux ne sont pas encore en mesure de fournir, a amené des entreprises à arrêter leur activité plusieurs semaines. Heureusement, l’Association des producteurs algériens de boissons (Apab) a pu obtenir que la liste soit revue.

Ce qui est désolant, c’est que les pouvoirs publics ont le sentiment que les industriels sont attachés au fait d’importer afin de pouvoir surfacturer. Il faut dire également que ce processus d’interdiction a entraîné, qu’on le veuille ou non, une baisse de l’activité économique, qui a elle-même eu une répercussion sur le pouvoir d’achat, laquelle nous a affectés.

Le marché algérien des jus est-il en surcapacité ?

La politique d’investissement des pouvoirs publics a longtemps été trop généraliste. Des secteurs comme la minoterie, les boissons, les cimenteries ont reçu tant d’investissements qu’ils se sont retrouvés en surcapacité.

Dans les boissons, quand on compile toutes les lignes installées, on atteint plus de quarante fois la taille du marché. Le système financier, celui des banques publiques surtout, a soutenu ces investissements pour accompagner la politique des pouvoirs publics sans s’assurer de la situation du marché et de la viabilité des projets.

Quant aux nouveaux entrants, ils cassent les prix et vendent sans facture grâce aux avantages fiscaux dont ils bénéficient pendant leurs premières années de fonctionnement, quitte à faire faillite ensuite. Cette politique a été corrigée l’année dernière pour les boissons, mais ça n’empêchera pas plusieurs entreprises de faire faillite dans les dix-huit à vingt-quatre mois, y compris dans d’autres secteurs.

Comment Rouiba s’en sort-elle ?

Nous sommes de ceux qui s’en sortent, mais cela a un coût élevé. Depuis septembre 2017, nous menons un programme d’optimisation de nos opérations, avec réduction des frais et licenciement, pour garantir la survie de notre entreprise et de nos fournisseurs.

Fin juin, lors de la publication de nos résultats, vous pourrez mesurer l’ampleur des dégâts qu’a infligés à notre activité la réduction volontaire de la dynamique économique impulsée par le gouvernement.

Rouiba utilise des intrants achetés sur le marché international. La transformation de produits locaux est-elle pour autant un enjeu pour vous ?

Historiquement, Rouiba ne travaillait qu’avec des intrants locaux. Mais à partir du début des années 1990, l’entreprise a mixé des approvisionnements locaux et internationaux, avant de se tourner complètement vers l’étranger en 2000. Cette évolution a été dictée par une nouvelle taxe sur les produits agricoles locaux, par notre propre croissance, qui nécessitait des volumes impossibles à obtenir localement, ainsi que par la compétitivité et la qualité insuffisante des intrants locaux.

La chaîne de valeur mondiale des jus de fruits a été décomposée et que les intrants que les fabricants utilisent sont standardisés

Il faut savoir que la chaîne de valeur mondiale des jus de fruits a été décomposée et que les intrants que les fabricants utilisent sont standardisés – au niveau de la qualité, du goût et des couleurs – par des transformateurs dont c’est le métier. En 2004, nous avons recommencé à regarder à l’échelle locale en essayant de convaincre certains opérateurs d’être plus actifs dans la transformation.

Nous nous approvisionnons aujourd’hui en citrons (100 %) et abricots (100 %) de qualité, mais la quantité manque parfois, et il est presque impossible d’être compétitif face à l’orange du Brésil. Il existe deux ou trois transformateurs en Algérie, et il en faudrait peut-être un quatrième, ainsi que des alliances internationales pour améliorer la qualité des produits agricoles.

Votre projet lancé en 2014 pour produire des jus au Bénin et exporter, notamment au Nigeria, est-il stoppé ?

La Banque d’Algérie nous a fait savoir qu’elle ne pouvait pas répondre favorablement dans l’immédiat à notre demande de devises, alors que le gouvernement béninois a mis ce projet en stand-by, sans justification.

Nous allons voir avec un partenaire local comment reprendre la piste de la production en même temps que l’installation d’une plateforme logistique régionale. Nous pourrions éviter le transfert de capital en mettant notre savoir-faire dans la balance.

Peut-être aussi notre secteur n’est-il pas jugé stratégique et propre à faire la fierté d’un gouvernement

La Banque d’Algérie n’est-elle pas en contradiction avec les ambitions africaines du gouvernement ?

Les pouvoirs publics n’ont pas de stratégie claire. Or l’export ne s’improvise pas et nécessite la disponibilité de fonds. Certains opérateurs réussissent, peut-être disposent-ils d’argent sur leurs comptes en devises, encore que l’utilisation libre de ces derniers soit remise en question, comme on l’a vu avec les projets de Cevital à l’étranger.

Peut-être aussi notre secteur n’est-il pas jugé stratégique et propre à faire la fierté d’un gouvernement, comme le sont ceux des médicaments, de l’électroménager ou de l’automobile…

Cevital a-t-il pu acheter les parts d’Afric­Invest dans Rouiba via la Bourse d’Alger, alors que l’opération avait été interrompue en 2014 ?

Après trois ans et demi d’attente, le ministère de l’Industrie a instruit la Bourse d’autoriser AfricInvest à vendre… mais à un seul actionnaire, moi-même. C’est ubuesque, mais la Bourse d’Alger n’en est pas à une étrangeté près. J’ai joué le jeu en y entrant en 2013, car je suis optimiste.

Cette place a un réel potentiel, mais qui ne s’exprime pas puisque les entreprises sont dissuadées d’y entrer. Je propose de la dynamiser. Mais si elle reste le reflet d’un environnement où le statu quo est érigé en valeur, il faut la fermer.

Que pensez-vous des difficultés rencontrées par Cevital pour débarquer ses équipements à Béjaïa ?

C’est terrible pour Cevital, mais aussi pour l’Algérie. Je n’ai réagi que lorsque le directeur du port s’est mêlé des décisions d’investissement de Cevital.

C’est un message négatif envoyé au monde des affaires. Pourquoi faire cela à l’Algérie ?

Il a déclaré qu’il ne débarquerait pas les équipements, car l’assiette foncière dévolue au projet, pourtant située en dehors du port, n’était pas appropriée. C’est de la science-fiction… Il vient d’être nommé à la tête des infrastructures portuaires nationales : c’est un message négatif envoyé au monde des affaires. Pourquoi faire cela à l’Algérie ?


De la difficulté de mutualiser l’outil industriel

« Un opérateur qui voudrait mettre à disposition ses capacités industrielles oisives est aujourd’hui découragé, car l’activité de service est lourdement taxée, explique Slim Othmani. Pourtant, la production pour compte est généralisée auprès des grandes marques mondiales, qui économisent ainsi l’amortissement d’équipements lourds. Ce n’est pas encore dans l’état d’esprit algérien, mais nous essayons avec l’Association des producteurs algériens de boissons de promouvoir cette idée. »

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