Politique économique

[Tribune] Maghreb : les limites du tout-numérique

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Diplômé de l’Ecole Centrale Paris et de Sciences Po Paris, Alexandre Kateb dirige le cabinet de conseil et d’analyse COMPETENCE FINANCE.

Le président de la République sénégalaise Macky Sall lors de la première édition du Next Einstein Forum à Dakar, le 8 mars 2016. © Carley Petesch/AP/SIPA/2016

« Smart is beautiful ! » Tel est le mot d’ordre et le slogan mobilisateur des thuriféraires de la croissance 2.0 en Afrique.

Il en est ainsi des smart grids, des smart cities et de leur transposition au niveau politique, le smart power, qui consiste à maximiser la visibilité, dans un ballet savamment orchestré de conférences et de forums, de différents projets lancés aussi bien dans le secteur des énergies renouvelables que dans celui des applications de paiement électronique grâce aux fameux… smartphones.

« Consensus de Kigali »

Kigali est devenue un hub incontournable pour ces nouvelles élites technophiles. La capitale du Rwanda a accueilli au printemps 2018 la deuxième édition du Next Einstein Forum, ainsi que l’Africa Tech Summit, un forum centré sur les technologies disruptives.

Le Rwanda, petit pays enclavé de 12 millions d’habitants, mise beaucoup sur le leapfrogging, autrement dit sur le déploiement des nouvelles technologies, pour passer d’une économie agricole à une économie fondée sur le savoir, conformément à Vision 2020, plateforme conçue au début des années 2000.

Les avancées enregistrées depuis une vingtaine d’années par le Rwanda en matière d’accès à l’éducation et à la santé et de progression du PIB par habitant masquent un creusement des inégalités

Fort d’une croissance de 8 % par an sur la période 2000-2014, le président Paul Kagame entend promouvoir cette vision à l’échelle panafricaine. Ce « consensus de Kigali » repose sur l’articulation entre une vision à long terme et une forte capacité d’exécution, grâce à un management public centré sur les résultats et décliné jusqu’au niveau local.

Mais les avancées enregistrées depuis une vingtaine d’années par le Rwanda en matière d’accès à l’éducation et à la santé et de progression du PIB par habitant masquent un creusement des inégalités dans un pays où 60 % de la population vit avec moins de 1,25 dollar par jour, et où le budget de l’État est financé à hauteur de 40 % par l’aide internationale.

Limites du leapfrogging

À l’instar du Rwanda, beaucoup de pays africains ont connu ces dernières années une croissance forte, portée par le secteur primaire (agriculture, mines) et les services (construction, télécommunications), sans réussir à amorcer une transformation structurelle comme celle qui a été observée en Asie.

En voulant sauter l’étape de l’industrialisation, l’Afrique risque de décrocher à nouveau d’autant que de nombreuses économies ont boosté leur croissance avec la dette, qui hypothèque leurs marges de manœuvre budgétaires et financières futures, sans parvenir pour autant à stimuler l’investissement privé.

The Economist le faisait remarquer dans un article en 2016 : en l’absence d’infrastructures de base et de capital humain, il y a des limites au leapfrogging. Les drones ne peuvent remplacer les routes, les téléphones mobiles ne peuvent pallier le manque de sanitaires.

Le décollage de l’Afrique passe par un accroissement soutenu de la productivité, lui-même tributaire du développement des capacités d’apprentissage

La multiplication des écoles de codage et des incubateurs de start-up – comme celles promises à Tunis et Alger par Emmanuel Macron – visant à créer des « Silicon Savannah » ne peut non plus pallier le manque de comptables et de techniciens supérieurs dans des domaines comme l’agronomie ou l’électrotechnique. De même que la multiplication des mini-grids ou micro-grids fondés sur l’énergie solaire ou éolienne ne peut occulter l’importance du déploiement de réseaux électriques intégrés.

Le décollage de l’Afrique passe par un accroissement soutenu de la productivité, lui-même tributaire du développement des capacités d’apprentissage. Or, comme le montrent Joseph Stiglitz et Bruce Greenwald dans La Nouvelle Société de la connaissance (Les Liens qui libèrent, 2017), l’industrie manufacturière est le secteur par excellence de l’apprentissage par la pratique.

Industrialisation nécessaire

L’industrialisation reste donc un passage obligé. Le substrat de cette industrialisation réside dans l’accumulation d’une épargne domestique, fondée sur le recyclage du surplus agricole ou, quand c’est le cas, de la rente des matières premières fossiles et minérales. A contrario, un endettement extérieur non maîtrisé augure de nouvelles décennies perdues.

Le renforcement des capacités institutionnelles reste un préalable à toute dynamique de croissance durable

Si l’accent a été mis sur le secteur privé comme moteur de la croissance, le rôle des États demeure fondamental. Le décollage de l’Asie de l’Est a largement reposé sur la capacité à accompagner l’industrialisation dans la durée.

Comme le rappelle Ibrahim Assane Mayaki, secrétaire exécutif du Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique [Nepad], il y a peu de pays africains où les institutions sont à la hauteur des défis. Aussi, le renforcement des capacités institutionnelles reste un préalable à toute dynamique de croissance durable.

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