Politique

[Édito] Le Maghreb dans tous ses éclats

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Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Manifestation contre l'augmentation du coût de la vie, à Tunis le 12 janvier 2018. © REUTERS/Zoubeir Souissi

Entre une Algérie qui a fait le choix de la stabilité au risque de l’immobilisme, une Tunisie plongée dans une instabilité politique et sociale chronique depuis la « révolution » et un Maroc bon élève mais où des fractures apparaissent entre la population et les élites, tour d’horizon d’un Maghreb éclaté qui est sans nul doute la région du monde la moins intégrée.

Édito. Cette semaine, alors que la Tunisie s’enlise dans une énième crise politique (voir notre enquête sur Hafedh Caïd Essebsi, fils du chef de l’État et patron de Nidaa Tounes, dans JA n°2996) ; que le Maroc découvre avec étonnement les effets prolongés – bientôt deux mois et demi ! – de cette nouvelle forme de contestation sociale qu’est le boycott de trois marques nationales ; et que l’Algérie poursuit sa cure de sommeil en se demandant si un prince charmant daignera un jour la sortir de sa torpeur, petit tour d’horizon du Maghreb central.

Sept ans après la vague de contestation née de la « révolution » tunisienne. Et dix-neuf ans après l’arrivée au pouvoir de Mohammed VI au Maroc et celle d’Abdelaziz Bouteflika en Algérie.

La stabilité au prix de l’immobilisme en Algérie

Cette dernière, nous l’avons maintes fois écrit, a fait le choix, traumatisée qu’elle est par une décennie de guerre civile, de la stabilité à tout prix. Fût-ce celui de la paralysie, donc de l’immobilisme dans tous les domaines : politique, économique et social. La formidable manne pétrolière des années 2000-2014 a longtemps permis aux autorités de construire les infrastructures qui faisaient cruellement défaut et d’acheter la paix sociale à grand renfort de subventions, d’allocations et de création d’emplois publics.


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Ce temps est révolu, et l’économie algérienne se retrouve dans la même situation, ou peu s’en faut, qu’avant les années fastes : agriculture insuffisamment développée, industrie obsolète, secteur informel tentaculaire et climat des affaires peu propice à l’investissement et à la création d’entreprise. Personne, pas même ses dirigeants, ne sait ce qu’il adviendra demain, quand Bouteflika, 81 ans, ne sera plus aux commandes.

Le nœud gordien marocain

La situation au Maroc, où une tout autre gouvernance a été pratiquée, est bien différente. Tout semble l’indiquer : le royaume est le bon élève de la classe maghrébine. Un roi jeune, moderne et ouvert d’esprit a succédé à Hassan II en 1999.

Résultats les plus tangibles : un indéniable développement économique et une ouverture sur l’Europe et, surtout, l’Afrique subsaharienne. En 2011, Mohammed VI a court-circuité le mouvement de contestation consécutif à la « révolution » tunisienne en prenant l’initiative de réformes politiques et institutionnelles. Depuis, les islamistes gagnent les élections et gouvernent (dans le cadre de coalitions), sans s’opposer au Palais, mais sans grands résultats.

Le roi est très aimé de la population, sa légitimité n’est pas contestée. Alors il prend de la hauteur, sert de garant des institutions et se réserve tout ce qui relève de la souveraineté : défense, affaires étrangères, sécurité intérieure, stratégie économique, etc.

Les symptômes d’un malaise social, d’une fracture entre la population et les élites apparaissent peu à peu

Attention quand même : les symptômes d’un malaise social, d’une fracture entre la population et les élites apparaissent peu à peu. On l’a vu dans le Rif, en 2016-2017. Et aujourd’hui avec ce drôle de boycott (voir JA n° 2995), que personne n’avait vu venir et qui risque de faire des émules en Afrique. La genèse et la gestion de ces événements confirment ce dont nombre de Marocains ont l’intuition : leur classe politique n’est pas au niveau des défis auxquels le pays est confronté, leur administration souffre d’obésité et n’est plus adaptée.

Quant au roi, difficile d’imaginer qu’il puisse se résigner longtemps à tout gérer, à tout superviser pour pallier les carences de son gouvernement. Sa situation a beau être confortable (il est un chef politique et religieux incontesté, et n’est pas soumis aux vicissitudes politiciennes et/ou électorales), il semble éprouver – c’est ce que confient ceux qui l’ont rencontré récemment – une certaine lassitude. Il souhaiterait pouvoir déléguer davantage, voyager, consacrer du temps à sa famille, à la manière d’un chief executive officer qui fixe le cap et établit la stratégie mais n’a pas les mains dans le cambouis. Il faudra bien un jour trancher ce nœud gordien.

La chakchouka tunisienne

La Tunisie, enfin. Des trois pays, c’est celui dont la trajectoire est la plus dynamique : une sorte de Zébulon maghrébin, en somme. Après la chute de Ben Ali, il a choisi de faire table rase du passé, de se réinventer, d’expérimenter de nouvelles voies. À (long) terme, nul doute que l’expérience portera ses fruits.

En attendant, c’est la chakchouka ! Instabilité à tous les étages, insécurité, absence de vraies réformes, manque d’autorité de l’État, classe politique obnubilée par les jeux politiciens, fracture sociale, indicateurs macroéconomiques préoccupants, risque de contagion du chaos libyen… Les Tunisiens ont quelques raisons d’être inquiets, et donc pessimistes : ils n’aperçoivent pas le bout du tunnel. En renversant la table en 2011, ils n’ont pas fait le choix le plus simple, mais c’est ainsi : certains ont besoin de toucher le fond pour mieux rebondir.

Dans presque tous les cas, c’est la dimension politique qui a été privilégiée, au détriment de l’économique et du social

De ce tour d’horizon il ressort que le Maghreb est sans nul doute la région du monde la moins intégrée : les échanges entre ses membres sont proches du néant. Une aberration, dans la mesure où ses populations parlent la même langue, ont une culture commune et pratiquent la même religion.

Le Maghreb a par ailleurs hérité d’infrastructures plus performantes et d’élites mieux préparées que dans bien d’autres régions d’Afrique. Les soubresauts de ces dernières années ont montré que les pouvoirs en place réagissaient de manière erratique aux attentes de leurs administrés dans tous les domaines.

Dans presque tous les cas, c’est la dimension politique qui a été privilégiée, au détriment de l’économique et du social. Aucun de ces pays ne peut continuer d’avancer seul, à sa guise, alors que le monde entier tente de surmonter les inégalités induites par la globalisation. Seule la mise en commun des ressources, des marchés et des neurones peut leur permettre de s’en sortir.

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