Société

Sénégal : aux racines de la colère étudiante

Affrontements entre étudiants et forces de police aux portes de l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, le 16 mai 2018 © Seyllou/AFP

Retard dans le versement des bourses, surpopulation, faibles débouchés… Il n’en fallait pas plus pour déclencher l’ire des étudiants. À laquelle les autorités tentent d’apporter des réponses adaptées.

Les étudiants les plus prudents arrivent dès minuit. Quelques heures plus tard, ils sont plusieurs centaines à faire le pied de grue devant l’agence Ecobank située aux abords de l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar (Ucad). Avec une seule idée en tête : retirer leur bourse au guichet.

Souvent, il faut revenir le lendemain ou le jour d’après. Et c’est la même chose tout au long de l’année » déplore Emanuela Faye, étudiante

« Mais il y a toujours des problèmes, déplore Emanuela Faye, 25 ans, étudiante en journalisme. Souvent, il faut revenir le lendemain ou le jour d’après. Et c’est la même chose tout au long de l’année. » Une galère pour des milliers de jeunes Sénégalais qui a pris une tournure tragique, le 15 mai dernier, à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis.


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Ce jour-là, une escouade de gendarmes pénètre sur le campus afin de déloger des étudiants qui refusent de payer leur repas au restaurant universitaire pour protester contre le retard dans le versement des bourses. Des heurts éclatent. Un gendarme fait feu sur Fallou Sène, un étudiant de 26 ans. Dès l’annonce de sa mort, le campus s’embrase, suivi rapidement de ceux de Dakar, de Thiès ou de Ziguinchor.

Difficile de ne pas faire un lien avec mai 1968 : il y a un vrai besoin de changement dans notre système éducatif

Le début d’une énième crise estudiantine, avec ses appels à la grève et ses confrontations en bataille rangée avec les forces de l’ordre. « Nous sommes en pleine commémoration des événements de mai 1968 [le Sénégal avait aussi été touché par des mouvements étudiants], rappelle Amadou Diaw, président du groupe ISM (Institut supérieur de management) à Dakar. Difficile de ne pas faire un lien entre les deux : il y a un vrai besoin de changement dans notre système éducatif. »

Un parallèle qui, à un an de l’élection présidentielle, n’a sans doute pas échappé au gouvernement. Limogeage du recteur de Saint-Louis, audit du système de paiement des bourses, ouverture d’une enquête sur les circonstances de la mort de Fallou Sène

Les autorités ont tout fait pour calmer la colère. Le président Macky Sall a rencontré à plusieurs reprises des délégations étudiantes et a annoncé, le 28 mai, une série de mesures pour revaloriser les bourses et améliorer les conditions d’études.

Complainte récurrente

« On ne s’attendait pas à un tel embrasement, reconnaît El Hadj Hamidou Kassé, ministre conseiller chargé de la communication du chef de l’État. Pour nous, la question du paiement des bourses avait été réglée depuis 2014, lorsque le président avait donné des instructions fermes pour qu’elles soient versées avant le 5 de chaque mois. »

Mais les retards ont perduré pour des raisons encore difficiles à cerner – on évoque notamment des tensions entre le ministre des Finances et son homologue de l’Enseignement supérieur.

Les annonces de l’exécutif suffiront-elles à faire retomber la tension ?

Les annonces de l’exécutif suffiront-elles à faire retomber la tension ? Au Sénégal, la question des bourses résonne comme une vieille complainte. Déjà, en mai 1968, les étudiants dakarois se rebellaient contre une réforme visant à en diminuer le montant.


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En 2001, un étudiant était tué lors d’affrontements avec les forces de l’ordre. Et c’est un nouveau drame, en 2014, qui avait incité le chef de l’État à promettre le versement des bourses en temps et en heure.

Nous avons l’habitude des engagements qui ne sont jamais suivis d’effet » déplore Alexandre Sambou

« Nous avons l’habitude des engagements qui ne sont jamais suivis d’effet », déplore Alexandre Sambou, de la Coordination des étudiants de Saint-Louis (CESL), qui a maintenu l’appel à une grève illimitée malgré les annonces de l’exécutif. « Si les promesses ne sont pas respectées, nous aurons encore à déplorer des morts », prévient-il.

Surpopulation

Une colère également alimentée par la surpopulation dans les facs. L’Ucad dispose d’une capacité d’accueil de 20 000 étudiants, mais en compte quatre fois plus. Cette situation est source de tensions entre les étudiants, qui se retrouvent souvent obligés de s’asseoir à même le sol dans les amphithéâtres.

« Sous Abdoulaye Wade, il y a eu une volonté de construire beaucoup de collèges et de lycées, explique Malick Fall, secrétaire général du Syndicat autonome des enseignants du supérieur (Saes). Mais la même politique n’a pas été appliquée à l’enseignement supérieur. Résultat : même avec un taux de réussite au baccalauréat de 39 %, on se retrouve aujourd’hui avec beaucoup trop d’étudiants à l’université. »

Pour pallier le problème, les autorités ont notamment misé sur l’Université virtuelle du Sénégal, qui a connu des débuts mouvementés. Et, en janvier 2015, Macky Sall a posé la première pierre de l’université Amadou-Mahtar-Mbow, dans la ville nouvelle de Diamniadio.


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Mais trois ans après le début des travaux, le campus n’est toujours pas achevé. Prévue à l’origine pour la rentrée 2016-2017, son ouverture a finalement été reportée à 2019.

Chômage

Autre défi de taille : le chômage, endémique à la sortie de l’université. D’après une enquête de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie, environ 20 % des jeunes diplômés du supérieur ayant un niveau bac + 2 ou bac + 3 sont sans emploi – contre 10 % pour les non diplômés.

Tout le monde sait que nos universités ne sont plus en adéquation avec l’économie de marché » juge l’opposant Malick Gakou

« Tout le monde sait que nos universités ne sont plus en adéquation avec l’économie de marché, juge l’opposant Malick Gakou, président du Grand Parti et candidat à la présidentielle de février 2019. Nous formons des théoriciens, au lieu de gens aptes à intégrer le marché du travail. »

Nous sommes encore une économie en mutation, qui peine à absorber le flot des jeunes diplômés » admet El Hadj Hamidou Kassé

« C’est une question compliquée, admet El Hadj Hamidou Kassé, qui souligne les efforts du gouvernement depuis 2013 pour améliorer l’insertion professionnelle. Nous sommes encore une économie en mutation, qui peine à absorber le flot des jeunes diplômés. »

Si des milliers d’étudiants africains continuent de se presser chaque année sur les bancs de l’université publique sénégalaise, les défis structurels sont tels que son aura a pâli. Et ils sont de plus en plus nombreux à faire le choix du privé.


Ardoise salée

Au début des années 2010, les universités publiques du pays peinent à faire face à l’afflux d’étudiants. Pour limiter le risque de surchauffe, les autorités décident d’orienter une partie des jeunes bacheliers vers des établissements privés.

En contrepartie, ces derniers sont censés recevoir, pour chaque étudiant en licence et en master, respectivement 400 000 F CFA (600 euros) et 600 000 F CFA par an.

Nous avons bouclé l’année académique 2016-2017 sans avoir reçu le moindre franc » affirme Mamadou Gningue

Mais l’État s’est révélé être un mauvais payeur. « Nous avons bouclé l’année académique 2016-2017 sans avoir reçu le moindre franc, affirme Mamadou Gningue, président de la Conférence des établissements privés d’enseignement supérieur (Cepes). Même chose pour 2017-2018, bien que certaines écoles aient commencé à recevoir une partie de la somme pour l’année précédente. »

Avec près de 40 000 étudiants concernés, l’ardoise de l’État se chiffrerait ainsi à plusieurs milliards de F CFA. D’après le gouvernement, les concertations devraient aboutir prochainement.


Plus de pouvoir d’achat

À compter de la rentrée prochaine, les « bourses entières » passeront de 36 000 à 40 000 F CFA par mois, a annoncé Macky Sall. Le coût des repas proposés dans les restaurants universitaires va quant à lui baisser.

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