Politique

[Édito] L’exemple à suivre

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Nicolas Maduro, le président vénézuélien, le 22 août 2017 © Ariana Cubillos/AP/SIPA

Deux pays de l’ancien Tiers Monde font beaucoup parler d’eux en ce mois de mai : la Malaisie et le Venezuela. Je recommande aux opposants africains de méditer leur exemple et d’en tirer les enseignements pour les transposer à l’Afrique.

Édito. Les médias, dont Jeune Afrique, et les analystes, y compris moi-même, ne parlent pas assez des opposants africains. Nous ne rendons pas un hommage suffisant aux efforts qu’ils déploient dans des conditions très difficiles pour parvenir à l’alternance dans leurs pays respectifs. Et pourtant, ces opposants existent ; certains d’entre eux se battent courageusement pendant parfois une ou deux décennies pour qu’advienne cette nécessaire alternance. Sans laquelle il n’y a pas de vraie démocratie…

La réserve des médias, leur prudence, la tiédeur de leur soutien aux opposants trouvent leur explication dans deux faits que nous avons observés :

Nombre d’opposants se mettent, une fois arrivés au pouvoir, à imiter ceux qu’ils ont remplacés. Ils nous déçoivent, et nous nous sentons trahis.

• D’autres nous ont désespérés et découragés par leur éparpillement en chapelles dont aucune ne paraissait capable de battre ceux qu’elle prétendait écarter du pouvoir.

Ils savent que, pour conquérir ce pouvoir, il faut en déloger ceux qui s’y sont retranchés et qui disposent des moyens de l’État, qu’ils utilisent sans état d’âme pour conserver leurs postes. Quelle que soit la force de leurs arguments, les opposants n’ont aucune chance de gagner s’ils ne se rassemblent pas autour d’un chef fédérateur et ne font pas montre d’un savoir-faire égal ou supérieur à celui de leurs adversaires.

Tirer les enseignements

Deux pays de l’ancien Tiers Monde font beaucoup parler d’eux en ce mois de mai. Je recommande aux opposants africains de méditer leur exemple et d’en tirer les enseignements pour les transposer à l’Afrique. Ces deux pays sont lointains, mais importants : l’un, la Malaisie, est asiatique et musulman ; l’autre, le Venezuela, est latino-américain et catholique. Le premier vient de réussir la plus belle des alternances ; le second a reconduit à sa tête Nicolás Maduro, l’un des pires présidents au monde.

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Voyons de plus près ce qu’ont fait les opposants de ces deux pays en commençant par le Venezuela, qui est l’exemple de ce que les opposants de tous les continents doivent éviter comme la gale.

Au Venezuela et en Amérique latine, tout le monde sait que Nicolás Maduro, choisi par Hugo Chávez pour être son vice-président, a succédé fortuitement à ce dernier, emporté par un cancer. Il s’est très vite révélé incompétent et indigne de la fonction ; il dit et fait n’importe quoi, mène son pays, pourtant riche, à la faillite.


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Il ne se maintient à la présidence du Venezuela que parce que l’opposition y est divisée et se comporte plus stupidement encore que lui. Maduro ayant provoqué une élection présidentielle anticipée, ses opposants ont montré qu’ils n’avaient ni chefs dignes de ce nom ni stratégie. Ils se sont répartis en deux camps : les partisans d’un boycott, qui ont obtenu que 20 % environ des électeurs désertent les urnes, et ceux qui ont appelé à voter pour un autre opposant, lequel a recueilli 21 % des suffrages exprimés.

Maduro a donc été « réélu » avec 68 % des voix de ceux qui ont participé au scrutin (mais qui ne représentent qu’entre 35 % et 45 % des inscrits).C’est une défaite pour le Venezuela et tous les Vénézuéliens, qui vont au-devant de lendemains qui déchantent ; et ce sont les principaux pays d’Amérique du Sud et le Canada qui ont entrepris, à la place de l’opposition vénézuélienne, de faire tomber Maduro.

Un dictateur qui écoute

La Malaisie, elle, a en revanche réussi la plus brillante et la plus inattendue des alternances. Un homme de 92 ans, qui avait exercé la fonction de Premier ministre pendant vingt-deux ans et y avait renoncé volontairement en 2003, a repris du service. Mahathir Mohamad est célèbre à ce jour dans son pays et même dans le reste du monde pour avoir conduit la Malaisie, à la fin du XXe siècle, à la prospérité et l’avoir sortie de la crise financière qui avait frappé, en 1997, les « dragons et tigres asiatiques ».

C’est un « développeur » du type de l’ex-président tunisien Ben Ali et un chef intègre du type de Paul Kagame, président du Rwanda. Il sait qu’on le surnomme « le dictateur » et en plaisante volontiers, précisant : « un dictateur qui écoute ». À la fin de son long règne, il n’a pas hésité à démettre et à jeter en prison son successeur désigné, Anwar Ibrahim, dont « les dents trop longues » l’insupportaient.

Ces dernières années, la Malaisie était à la dérive, et le parti qui la gouvernait depuis plus d’un demi-siècle était tombé entre les mains d’une clique corrompue emmenée par Najib Razak, un Premier ministre assoiffé de biens terrestres, flanqué d’une épouse dépensière. L’opposition malaisienne a alors tiré de sa retraite Mahathir Mohamad. Lequel l’a unie et s’est réconcilié avec ce même Anwar Ibrahim. Ensemble, ils ont remporté haut la main les élections législatives.

Dita Alangkara/AP/SIPA

Mahathir Mohamad a repris le pouvoir pour deux ans au maximum, fait libérer Anwar Ibrahim, avec la promesse formelle et publique qu’il lui succéderait au plus tard en 2020. Sans perdre un seul jour, il a interdit au chef des corrompus et à sa femme de quitter le pays, fait perquisitionner leurs domiciles et entrepris de leur faire rendre gorge.

Les opposants malaisiens ont ainsi donné l’exemple à suivre : unifier les rangs, désigner dès le premier tour un candidat unique face au pouvoir, le faire gagner, gagner avec lui et, la victoire acquise, entreprendre de nettoyer les écuries d’Augias.

Y a-t-il en Afrique des opposants de ce calibre, capables de fédérer les oppositions de leur pays et de les rassembler derrière un candidat unique ? S’ils existent, ils guettent l’occasion d’apparaître au grand jour. Mais les opposants africains n’ont visé jusqu’ici que des victoires, en général laborieuses, au second tour. C’est ainsi en tout cas que se sont produites les alternances africaines, dont deux au Sénégal (en 2000 et en 2012) et une en Côte d’Ivoire (2010).

L’exemple malaisien vient de montrer de façon éclatante que si l’on veut gagner les élections et par la suite bien gouverner, mieux vaut remporter la mise dès le premier tour.

On n’y parvient qu’en y allant rassemblés autour d’un candidat unique.  Les vraies alternances sont à ce prix.

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