Politique

[Tribune] Côte d’Ivoire : la réconciliation en souffrance

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André Silver Konan est un journaliste et éditorialiste ivoirien, collaborateur de Jeune Afrique depuis Abidjan.

Une foule observe une victime de tirs, en janvier 2011 dans le quartier d'Abobo, à Abidjan. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Sept ans après la fin de la crise postélectorale, des victimes attendent toujours l'ouverture des procédures. Les responsabilités sont partagées, de la sphère politique à l'institution judiciaire, critiquée pour sa lenteur.

Tribune. Mi-avril 2018, Yamoussoukro. Le corps préfectoral au grand complet s’adresse au président ivoirien, Alassane Ouattara. « Les populations attendent que tous les acteurs politiques acceptent votre main tendue et s’inscrivent résolument dans le processus de réconciliation, qui ne saurait faire l’économie de la justice et de la réparation des dommages subis, déclare Georges Gombagui Gueu [préfet de la région de la Bagoué] au nom de ses pairs. Toutefois, la réconciliation nationale pourrait être consolidée davantage par le pardon que vous pourriez éventuellement, dans la forme juridique appropriée, accorder à certains de vos compatriotes. »


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Cette sortie, enrobée dans un discours diplomatique, traduit une réalité implacable : le processus de réconciliation nationale, engagé après la crise postélectorale de 2010-2011, est en panne. Il avait pourtant démarré en grande pompe, en avril 2011, au lendemain de la chute de Laurent Gbagbo. Le président Alassane Ouattara, qui en faisait une « priorité », avait lancé l’ambitieuse Commission dialogue, vérité et réconciliation (CDVR), confiée à l’ex-Premier ministre Charles Konan Banny. Mais, en décembre 2014, ses travaux avaient été interrompus.

Le gouvernement comme juge

Sur ses cendres est née la Commission nationale pour la réconciliation et l’indemnisation des victimes des crises survenues en Côte d’Ivoire (Conariv), présidée par Mgr Paul Siméon Ahouana.

Le gouvernement, qui avait opté au début du processus pour la neutralité, a fini par devenir juge

Celle-ci n’a pas connu un meilleur sort : la suspension de l’une de ses missions essentielles, l’indemnisation des victimes des crises armées et politiques, a dégradé la lisibilité de la politique de réconciliation dans son ensemble. Cette tâche ayant finalement été confiée, en 2017, au ministre de la Femme, de la Protection de l’Enfant et de la Solidarité.

En clair, le gouvernement, qui avait opté au début du processus pour la neutralité, s’estimant sans doute lui-même partie, a fini par devenir juge.

En 2015 encore, le porte-parole du gouvernement, Bruno Koné, a pourtant rappelé que la réconciliation restait une priorité de l’exécutif, répétant à peu de chose près le discours d’Alassane Ouattara en 2011. Cela aura surtout souligné à quel point cette politique avait peu progressé.

Aucune action en faveur des victimes

La faute n’incombe d’ailleurs pas qu’à l’exécutif. La classe politique tout entière en est responsable. En outre, peu de partis sont d’ailleurs parvenus à montrer l’exemple de la réconciliation en leur sein. Les crises à rebondissements entre anciens rebelles et militants de la première heure au Rassemblement des républicains (RDR, parti présidentiel), ainsi que les positions, jusque-là irréconciliables, entre Pascal Affi N’Guessan et Aboudramane Sangaré au Front populaire ivoirien (FPI, parti de Laurent Gbagbo) envoient de dommageables signaux d’intolérance.


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Reste que, au cœur du pouvoir, en dehors de timides appels de quelques cadres du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI, d’Henri Konan Bédié) ou des discours opportunistes du président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro, personne n’ose agir concrètement en faveur des victimes.

Mauvaise volonté de la justice ivoirienne

Le pouvoir judiciaire, très critiqué en Côte d’Ivoire, porte, lui aussi, une large part de responsabilité. Début mai, dix organisations nationales et internationales des droits de l’homme, dont la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), ont ainsi adressé une lettre ouverte à Alassane Ouattara, attirant son attention sur la lenteur (ou la mauvaise volonté) de la justice ivoirienne.

« Malgré l’inculpation, par plusieurs juges ivoiriens de la Cellule spéciale d’enquête et d’instruction (CSEI), de plusieurs dizaines de responsables militaires et civils pour des violations graves des droits humains pendant la crise de 2010-2011, le seul procès à s’être tenu jusqu’à présent devant des tribunaux ivoiriens pour crimes de guerre ou crimes contre l’humanité a été celui de Simone Gbagbo, l’ex-première dame du pays », écrivaient ces organisations.

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