Politique

Présidentielle en RDC : Adolphe Muzito s’y voit déjà

« Je dois encore travailler, mais la probabilité que je me présente est forte », confie-t-il. © Vincent Fournier pour JA

Porté par de bons sondages, l’ex-chef du gouvernement ne cache plus son intention de jouer les premiers rôles lors de la prochaine présidentielle. Mais il devra au préalable trouver des alliés.

Devant les objectifs des appareils photo, Adolphe Muzito n’est pas encore tout à fait à son aise. Cet homme a beau avoir été Premier ministre de la RD Congo pendant plus de trois ans, il n’a pas l’habitude de la pleine lumière. Lorsqu’il a accédé à cette fonction, en 2008, c’était dans l’ombre de son oncle et mentor, Antoine Gizenga. Il succédait ainsi au patriarche du Parti lumumbiste unifié (Palu), ex-ministre de Patrice Lumumba, le martyr de l’indépendance congolaise, qui avait lui-même obtenu la primature grâce à un accord de gouvernement avec le président Joseph Kabila.

Pendant ses quarante mois à la tête du gouvernement, Muzito s’est astreint à une grande discrétion. Mais depuis, ses ambitions se sont affirmées, et il doit quelque peu forcer sa nature face aux médias. Porté par les bons sondages, en particulier dans son bastion du Bandundu (Ouest), il entend jouer les premiers rôles lors de la prochaine élection présidentielle, toujours officiellement prévue pour le 23 décembre prochain. « Je dois encore travailler, mais la probabilité que je me présente est forte », confie-t-il.

Joseph Kabila a fragilisé et divisé le pays, lâche-t-il

À 60 ans, Adolphe Muzito s’est donc lancé dans une vaste campagne qui ne dit pas encore son nom. Depuis 2015, il a diffusé pas moins de 18 « tribunes », distillant petit à petit ce qui ressemble au programme d’un candidat. Au moment de dérouler son argumentaire dans les locaux de Jeune Afrique, sa voix est encore un peu hésitante. Mais son discours, bien rodé, est sans concession sur l’état de la RD Congo et de sa classe politique, au risque de froisser quelques susceptibilités.

Le président Joseph Kabila ? « Il a fragilisé et divisé le pays, lâche-t-il. Il pense qu’il peut être plus fort en affaiblissant les partis politiques. Y compris le sien. Mais je ne crois pas qu’il puisse s’en sortir. » L’opposition ? « Elle n’est pas prête à aller aux élections. Elle espère un soulèvement populaire, ce qui imposerait aux Congolais une nouvelle transition. » La société civile ? « Elle est dans un rapport de force avec les dirigeants pour obtenir la tenue des élections dans les délais. Malheureusement, en tant que corps social, le peuple reste faible. »

La majorité a peur d’aller à l’élection, car elle n’est pas sûre de la gagner, analyse-t-il

Bien sûr, cet esprit critique est moins acéré lorsqu’il s’agit d’évaluer son propre bilan à la tête du gouvernement. « En cinq ans au pouvoir, mon parti a fait quadrupler le budget de l’État ; de 850 millions de dollars en 2006, nous sommes passés à 3,5 milliards de dollars en 2011 », se félicite-t-il. Il reste assez lucide, toutefois, pour ne pas fanfaronner : « Venant de la majorité, je dois assumer un bilan qui n’est pas si reluisant que cela. Je n’en suis pas fier. »

C’est vers l’avenir que Muzito veut désormais se tourner. Pour l’instant, il demeure suspendu à cette élection de décembre qui doit marquer le départ de Joseph Kabila, mais qui demeure hautement incertaine. « La majorité a peur d’aller à l’élection, car elle n’est pas sûre de la gagner, analyse-t-il. Et l’opposition ne dit pas clairement à quelles conditions elle accepterait d’y participer. »

L’ancien Premier ministre ne voit qu’une manière de sortir de l’ornière : obtenir que tous les acteurs politiques se mettent autour d’une table, dès maintenant, pour aplanir leurs divergences et obtenir une prochaine élection reconnue par tous. « Il faut que l’on discute, quitte à reporter le scrutin de trois ou quatre mois, plaide-t-il. Si c’est un report technique, le peuple pourra l’accepter. Malheureusement, l’hypocrisie de la classe politique congolaise fait que personne n’ose évoquer cette option, par crainte de sa réaction. »

Une grande coalition pour la présidentielle

Au-delà, Muzito voudrait forger une grande coalition en vue de la présidentielle, pour relancer la politique de coopération avec la communauté internationale appliquée par Joseph Kabila pendant les années 2000. Il n’exclut pas que cette alliance puisse transcender l’actuel clivage entre majorité et opposition. Naturellement, ce partisan de la troisième voie en serait le centre et le point d’équilibre. « Aucun parti politique ne peut l’emporter seul. Chacun doit élargir sa base, assure-t-il. Les Congolais ont plus de défis en commun que de sujets qui les divisent. »

Dans les faits, cette stratégie s’est pour l’instant heurtée à l’extrême polarisation de la classe politique. En mars, Muzito a été sèchement démis de ses fonctions de secrétaire permanent adjoint par la direction du Palu – qui fait toujours partie du gouvernement (le stratégique ministère des Mines est géré par l’un de ses membres, Martin Kabwelulu) –, après avoir lancé des discussions avec le Mouvement de libération du Congo (MLC, de Jean-Pierre Bemba) et l’Union pour la nation congolaise (UNC, de Vital Kamerhe).

« J’avais aussi dans ma ligne de mire l’UDPS [Union pour la démocratie et le progrès social, de Félix Tshisekedi], assure-t-il. Mais le pouvoir a pris peur. Il a fait pression sur l’autorité de mon parti. On a menacé ceux des nôtres qui sont encore au gouvernement en leur disant : “Nous vous demandons de vous débarrasser de Muzito.” »

 Alliance de Joseph Kabila avec Gizenga

Même Lugi Gizenga, le propre fils de l’ancien Premier ministre, a été concerné par cette purge… Mais Joseph Kabila a tenu à montrer que son alliance avec Gizenga tient toujours. Il a reçu le vieil homme – désormais âgé de 92 ans – en grande pompe à la présidence. « Je n’ai pas apprécié cet épisode, déplore Adolphe Muzito. Gizenga est fatigué. Il se désengage de la vie du parti, ce qui est bien normal. C’est le président qui aurait dû aller le voir. Et cette rencontre s’est faite sans impliquer les organes du parti ! »

Et Muzito de lancer une pique à ceux qui, dans l’entourage du patriarche, ont rendu cette rencontre possible. « Ceux qui le contrôlent corporellement, je crois qu’ils ne contrôlent rien du tout. Moi, je crois l’avoir en esprit. » Contrôler le parti aurait toutefois été tout aussi utile en vue de la campagne à venir.


Quid de l’affaire Kubla ?

Visé par une enquête pour blanchiment en Belgique, l’ancien ministre wallon de l’Économie, Serge Kubla, a reconnu avoir versé 20 000 euros en liquide fin 2011 à Chantal Muzito, l’épouse d’Adolphe. Pour les enquêteurs, cet « acompte » aurait pu avoir pour objectif de favoriser l’entrée d’un de ses clients, la société italienne Duferco, sur le marché congolais de la loterie.

« C’est de la pure calomnie, proteste Adolphe Muzito. Le niveau de la transaction est ridicule, et je n’avais de toute façon pas compétence sur ce type de décision. » Il affirme n’avoir jamais été entendu et n’être pas poursuivi dans cette affaire.

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